Lectures

.Abdennour Bidar .Lettre ouverte au monde musulman .2015

 

Citation bouddha

 

 

« Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin, de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde de mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. »…

… « Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : Daesh. »…

… « LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? Pourquoi a-t-il pris le masque de l’islam et pas un autre ? »…

… « Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de tes propres tripes, le cancer est dans ton propre corps. Et de ton organisme malade, il sortira dans le futur autant de nouveaux monstres – pires encore que celui-ci – aussi longtemps que tu refuseras de regarder cette vérité en face, aussi longtemps que tu tarderas à l’admettre et à attaquer enfin cette racine du mal ! »…

« Même les intellectuels occidentaux, quand je leur dis cela, ont de la difficulté à le voir : la plupart d’entre eux ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent : « Non, le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. »

Ils vivent dans des sociétés si sécularisées qu’ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière et économique mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! »…

… « Mon cher Islam, tu as construit l’édifice entier de tes dogmes, de tes lois, de tout ton univers religieux sur la dissimulation d’un secret – un secret trop colossal pour toi, et que tout système religieux a servi à cacher pour mieux l’ignorer. »…

… « Une longue fuite en avant, les oreilles bouchées, pour ne pas assumer l’inspiration trop sublime de Mohammed. Car celui-ci a bel et bien dit quelque chose de si puissant, de si prodigieux – porteur d’un tel cataclysme spirituel, d’un tel scandale métaphysique – que tes théologiens, tes docteurs, tes juristes et même tes poètes ou tes initiés ont passé leur temps au fil des siècles à enfermer cette lumière trop lumineuse sous des tonnes et des tonnes de terre ! Ils l’ont même emmurée comme une trop sublime prisonnière, à perpétuité derrière les pierres et les tentures noires de la Kaaba pour la rendre inaccessible aux foules de pèlerins… »…

… « C’est l’inspiration du Coran qui fait de l’être humain le khalife de Dieu sur terre… Toi l’Islam, tu as continuellement minimisé et occulté cette signification. Aucune de tes interprétations ne lui fait justice, même de loi. »…

… « L’homme khalife de Dieu est littéralement son héritier, son successeur ! Celui auquel Allâh – le nom suprême que tu donnes à Dieu – confie en attendant qu’il en soit digne un jour l’héritage de la royauté créatrice sur l’univers… Le Coran nous dit que l’homme est appelé à grandir jusqu’à ce qu’il devienne créateur. Mais comment aurais-tu pu entendre cela ? Tous ceux qui chez toi voulaient faire de Dieu un maître éternel, tous ceux aussi qui voulaient conserver leur pouvoir sur d’autres hommes, ne pouvaient pas entendre – ni accepter – cette idée que tout être humain doit être rendu suffisamment libre, suffisamment maître de sa vie et de son destin pour être un jour le créateur de sa vie et non plus la créature ou l’esclave de quiconque. »…

… « Il se pourrait bien en effet que l’heure de succéder aux dieux soit justement ce qui arrive à notre condition humaine en train de se déconditionner de toutes parts. Là où il y a peu encore nous étions conditionnés, déterminés, soumis aux lois de l’espace et du temps, nos capacités soudain font un prodigieux bond en avant et plusieurs de nos limites jusque là infranchissables ne le semblent plus : avec la génétique, la médecine régénérative, les interfaces possibles qui se multiplient entre l’homme et la machine, etc., voilà que les scientifiques eux-mêmes osent nous parler d’immortalité ! 

Faut-il pour autant se réjouir ? Le problème – énorme – est que si nous sommes en train de devenir quelque chose comme des dieux c’est pour l’instant sans aucun but spirituel ! Et le plus souvent, hélas, pour le pire d’un accroissement aveugle de puissance, et de volonté de puissance ! »…

… « Toutes nos crises de civilisation sont les symptômes que c’est bien en effet quelque chose de cet ordre-là, absolument inédit et radical, qui est en train de se produire. »…

… « Notre puissance d’agir de titans, de jeunes dieux inconscients nous fait dépasser une à une toutes nos anciennes limites mais de façon anarchique, matérialiste et destructrice : destruction de la nature par notre chimie qui l’empoisonne, destruction de nos équilibres sociaux par une explosion de notre capacité à produire de la richesse telle que la vieille cupidité devient elle-même sans limites, destruction de l’humanité peut-être si demain l’homme augmenté dont parle le transhumanisme devient un post-humain qui remplace notre espèce ! »…

… « Ma Oumma (communauté des musulmans), c’est l’humanité. L’humanité de ces femmes et ces hommes de progrès qui portent en eux la vision du futur spirituel de l’être humain. »…

… « Ils ont bien compris que ce ne sont là [les terroristes] que les symptômes les plus graves et les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion : prison morale et sociale d’une religion dogmatique, figée, et parfois totalitaire ; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté ; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion ; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses ; incapacité enfin à sortir de la conviction farouche, incrustée chez la plupart de tes fidèles et jamais remise en question, que l’islam est la religion supérieure à toutes les autres, qui n’a et n’aura jamais de leçon à recevoir de personne, ni jamais le moindre enrichissement spirituel à attendre de l’extérieur ! »…

… « Depuis le XVIIIè siècle en particulier, il est temps de te l’avouer enfin, tu as été incapable de répondre au défi de l’Occident. Soit tu t’es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression intolérante et obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l’intérieur de tes frontières – un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l’Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit, tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité - je veux parler de cette frénésie de consommation, ou bien encore de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie désormais mondiale qu’est le culte du dieu Argent. »…

… « Où sont tes grands penseurs, tes intellectuels dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l’Inde à l’Espagne ? »…

… « Tu as choisi de définir l’islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’Etat que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d’imposer que l’islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu’ »il n’y a pas de contrainte en religion » (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son appel à la liberté l’empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ? »…

… « Et il y a tant de ces familles, tant de ces sociétés musulmanes où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne de près ou de loin la religion reste ainsi quelque chose qui ne se discute pas ! 

Or cela, de toute évidence, n’est pas imposé par le terrorisme de quelques fous, par quelques troupes de fanatiques embarqués par l’Etat islamique. Non, ce problème-là est infiniment plus profond et infiniment plus vaste. Mais qui le verra et qui le dira ? Qui veut l’entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n’entend plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale !

Il ne faut pas que tu t’illusionnes, ô mon ami, en croyant et en faisant croire que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste, l’islam aura réglé ses problèmes. Car tout ce que je viens d’évoquer – une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent, pas toujours mais trop souvent, l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam de la tradition et du passé, l’islam déformé par tous ceux qui l’utilisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? Cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement vie spirituelle et liberté, cette révolution sans retour qui prendra enfin acte que la religion est devenue un fait social parmi d’autres partout dans le monde, et que ses droits exorbitants sur la vie humaine n’ont plus aucune légitimité ! »…

… «  Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l’un de ces antres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d’un bien ou d’un mal, d’un licite (halâl) et d’un illicite (hâram) que personne ne choisit mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, contre les « mauvais croyants », contre les minorités chrétiennes ou autres, contre les penseurs et les esprits libres, contre les rebelles – de telle sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du jihad. »…

… « Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, que tu réformes chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’est pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. 

Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela. Tu ne peux plus faire moins que ta révolution la plus complète. En te débarrassant méthodiquement de toutes les métastases de ton cancer religieux qui menace ta civilisation toute entière : fondamentalisme, intégrisme, radicalisme, antisémitisme, machisme, littéralisme, et tous les autres « ismes » de l’obscurantisme dont tu souffres aujourd’hui et qui caractérise toutes les religions dans les périodes les plus noires de leur histoire ! »…

… « Tu t’enfermes d’autant plus dans le déni de ta propre responsabilité de ce qui t’arrive que tu as trouvé un coupable idéal : cet Occident impérialiste et matérialiste qui, au XIXè siècle, t’a envahi et asservi brutalement par sa colonisation. Cet Occident dont l’Amérique est le tyran surpuissant, dont les armes te dévastent au nom d'une soi-disant « guerre du bien contre le mal » derrière laquelle il voudrait dissimuler – mais qui est dupe ? – la défense de ses intérêts économiques. Cet Occident qui réduit à la misère, à la servitude, aux périls de l’exode migratoire, les peuples de ce Sud où tu as le malheur de te trouver, en leur confisquant leurs richesses par l’intermédiaire de la corruption et la complicité systématique de leurs propres chefs – tes propres dirigeants, tes propres monarques. Cet Occident qui laisse Israël humilier toujours plus les Palestiniens en leur refusant le droit d’un Etat, en les enfermant dans une véritable ségrégation, en les laissant entre les mains de ce Hamas issu de ton cancer et qui, en proclamant qu’il veut détruire l’Etat juif, sacrifie la population palestinienne dans la spirale maudite de l’agression perpétuelle et de sa vengeance interminable. »…

… « Tu voudrais bien pouvoir, l’esprit tranquille, enfermer l’Occident dans la caricature d’un matérialisme, d’un athéisme, d’un individualisme où, certes, il s’est beaucoup vautré lui-même et qui finit aujourd’hui par faire disparaître toutes ses grandes conquêtes !

Mais tu le sais sans te l’avouer, la critique de l’Occident n’est pas si facile. Il est épuisé, il s’est beaucoup contredit, il a causé de terrifiantes destructions, mais sa complexité prodigieuse est d’avoir aussi fait avancer l’humanité tout entière à pas de géant depuis plusieurs siècles avec ses droits de l’homme et son progrès scientifique. Et plus encore avec la « sortie de la religion » qu’il a initiée, et à laquelle tu persistes à ne rien comprendre ! 

Cette « sortie de la religion » se poursuit malgré ce que certains appellent le « retour du religieux ». Car jamais plus la religion ne retrouvera quelque part dans la civilisation humaine son ancienne position centrale. »…

… « Tu as été incapable de concilier de façon cohérente et durable tes propres héritages humanistes avec ceux de la modernité occidentale. Un exemple, l’un des plus terribles pour toi : au lieu de t’emparer vraiment du trésor extraordinaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, tu l’as largement contredite en 1990 par une Charte islamique des droits de l’homme, signée par 57 de tes états, dans laquelle le principe fondamental de la liberté humaine vis-à-vis de la religion est nié par l’affirmation que « l’islam est la religion naturelle de l’homme » ! »…

… « Tu ne veux pas lâcher parce que grâce à ta religion tu as des convictions absolues, des biens sacrés auxquels tu tiens plus qu’à tout le reste. Pour toi le sens ultime de la vie est clair, assuré, et cela n’a pas de prix pour l’être humain qui a toujours eu peur que la vie n’ait pas de sens. Tu as des certitudes qui te sauvent de l’angoisse que notre existence ne mène nulle part sauf au néant de la mort. Tu possèdes un sacré, et tu vois qu’en face de toi l’Occident, lui, n’arrive plus à sacraliser grand chose – pas même avec assez de force cette dignité humaine qui est au centre de ses droits de l’homme ! Le sacré humain, le sacré terrestre que l’Occident moderne a mis au centre de sa civilisation est trop mal en point. Il n’arrive pas à faire pleinement resplendir la dignité humaine, à en faire une valeur absolue : au lieu de réussir à la faire respecter comme sacrée, il a engendré un monde de scandaleuses inégalités ; et hier comme aujourd’hui il rend trop de peuples esclaves de sa domination et de sa prospérité pour que ses belles paroles sur le respect de l’être humain impressionnent encore quiconque. Qui croit donc aujourd’hui que cet Occident a encore un sacré digne de ce nom, ou bien plutôt qu’il est encore digne de ce sacré humain qu’il a prétendu instituer ? »…

… « Si je te parle aussi longuement de l’Occident, mon ami, c’est parce qu’aujourd’hui vous êtes au bord du même gouffre. Vos deux systèmes de civilisation sont dans un état comparable d’épuisement généralisé, vos systèmes d’organisation et de compréhension du monde humain sont périmés. Et les autres civilisations de la Terre ne valent guère mieux que vous deux parce que nous arrivons tous à la fin d’une très longue période – peut-être aussi longue que ce que nous appelons la période historique de l’humanité, sortie de la préhistoire. Une période où les hommes se sont organisés en territoires, peuples, sociétés, cultures et civilisations distinctes, qui avaient des relations entre elles mais qui étaient à peu près autosuffisantes ou tout du moins autocentrées. Ce n’est plus possible. Avec la mondialisation, les maux de l’une sont devenus les maux de l’autre et les ressources des unes et des autres doivent apprendre à se mutualiser pour faire civilisation toutes ensemble à l’échelle de la planète. Je te dis cela pour te faire comprendre que tu ne t’en sortiras pas tout seul, que tu ne seras plus jamais autosuffisant ni conquérant, et que pour guérir de ton cancer tu n’auras pas d’autre choix que de l’affronter avec cet Occident que tu détestes et que tu envies à la fois, cet Occident dont tu voudrais ne plus sentir le mépris ! Vos deux cancers guériront ensemble ou ne guériront pas. Quant à l’Inde, la Chine, et toutes ces civilisations de la planète qui elles aussi avaient réussi jusqu’ici à se développer de façon autonome, elles vont devoir entrer à leur tour dans cette humble logique de la contribution globale, du partage mondial de leurs crises, de leurs maladies et de leurs remèdes. »…

… «  Comme le disait Blaise Pascal, mon compatriote du centre de la France, « il y a en l’homme quelque chose qui passe infiniment l’homme ». Il y a chez l’être humain de l’infini qui le traverse, qui l’écrase et qui le soulève, qui l’accable et qui l’exalte, qui fait de lui « le milieu entre rien et tout », qui le fait roi immortel de l’univers et poussière qui retournera poussière, qui le fait si puissamment créateur et si fragile, si vulnérable, si misérable à la fois. L’infini – qu’on appelle Dieu ou cosmos – est la seule mesure à la démesure de l’être humain.

Le crime de l’Occident moderne est d’avoir coupé tous les liens qui reliaient l’être humain à l’infini qu’il porte en lui-même et qui l’attend au-delà de lui-même. »…

… « L’Occident a dit : « l’individu, l’individu, l’individu » sans vouloir entendre ce qu’ont enseigné toutes les sagesses ancestrales, la sienne et celle de toutes les autres civilisations : un être humain n’est rien sans les autres. Rien sans l’amour, l’éducation, le secours des autres. Aucun de nous ne devient humain tout seul. Aucun de nous n’existe par lui-même, et donc aucun de nous ne peut exister pour lui-même – il faut donner à mesure de ce qu’on a reçu, rendre plus humain encore le monde qui nous a élevés comme des êtres humains. Contre cette évidence universelle du besoin des autres, de la dette d’humanité qui entraîne le devoir d’humanité. »…

… « Nous ne pouvons vivre de façon pleinement humaine que dans un système de fraternité. La fraternité est notre écosystème. »…

… « Tes filles et tes fils, mon cher Islam, tiennent à leur religion historique parce qu’elle leur donne un lien puissant à l’infini. Les musulmans trouvent dans la prière, la lecture du Coran, le jeûne, le pèlerinage, le fait d’égrener leur chapelet, le lien sacré sans lequel l’humanité en nous est morte. »…

… « Mais il faut que tu t’alarmes enfin, de toute urgence, des ravages causés dans les rangs de tes fidèles par la contamination de certaines idéologies religieuses qui dégradent à grande échelle la qualité de ce lien sacré!  Comme le salafisme par exemple dont les ramifications vont de l’Afghanistan au Yémen, du Maghreb aux communautés musulmanes d’Occident, et qui ne cesse de répandre toujours plus loin le poison d’une religion réduite à la rigidité d’une vision binaire (le bien/le mal) et agressive vis-à-vis de ceux qui voudraient conserver un rapport intelligent et libre à la religion de Mohammed. La sphère d’influence de cette pratique religieuse bornée et intolérante est telle désormais que tu te retrouves trop souvent dans l’extrême inverse de celui où s’est égaré l’Occident : tandis qu’il a tranché le lien sacré entre l’homme et l’infini, toi tu étrangles l’homme avec ce même lien de l’infini ! »…

… « Cette déresponsabilisation partagée est en profondeur le véritable épicentre de tout votre « choc des civilisations ». C’est le point de collision central de vos deux plaques tectoniques de civilisation. Tout le reste de vos conflits n’en est que la réaction en chaîne indéfinie… Nos deux mondes, et toutes les autres civilisations avec eux, doivent donc d’urgence se réunir dans une discussion mondiale pour réapprendre tous ensemble à restaurer ce lien essentiel. Notre civilisation humaine doit comprendre que cette discussion mondiale sur la relation au sacré est – plus encore que toutes les autres relations économiques, politiques, sociales, etc. – la clé de la paix et de notre progrès d’humanité pour les siècles qui arrivent. »…

… « Je suis frappé de voir, ici en France et partout ailleurs, à quel point on fait parler des « maîtres de religion » au nom de l’Islam, comme si les musulmans étaient un troupeau qui devait être éternellement gardé par des bergers ! Etonné de l’obstination avec laquelle les pays occidentaux s’imaginent que pour parler au nom de la culture musulmane il faudrait être un gardien du culte ! »…

… « Cela fait trop longtemps que ta méditation sur Dieu est en panne, qu’elle répète et ressasse stérilement la même chose…Permets-moi donc de te rappeler une de tes plus vieilles intuitions, commune d’ailleurs aux différentes traditions spirituelles du monde : Dieu et les hommes ne seraient pas séparés, le divin et l’humain seraient ensemble les deux faces d’une même réalité. Deux expressions d’un Ego créateur unique, présent en chacun de nous et qui grandirait jusqu’à l’infini grâce à l’intensité et à la qualité de nos liens. Le nom de Dieu désigne un être chez qui cette croissance est achevée. 

Que l’on croit en l’existence d’un dieu ou pas, son nom désigne une puissance créatrice infinie et un lieu infini, la convergence de tous les liens, le cœur infini où arrivent tous les liens et d’où tous s’élancent comme autant de traits de lumière qui donne la vie ! »…

… « Nos vies spirituelles doivent déborder demain - très largement – le cadre religieux. Cherchons tous les bons liens possibles. Apprenons à cultiver chaque lien quotidien comme un moment de vie spirituelle : un paysage que l’on contemple, un arbre que l’on touche, des enfants que l’on regarde jouer, quelqu’un que l’on serre dans ses bras, une cause défendue avec d’autres, une discussion collective, une rêverie vers le fond de nous-mêmes, une prière à tel dieu, une prière sans dieu, peu importe. Dans tous les bons liens, même les plus petits , circule l’énergie de vivification dont nous avons besoin. »…

… «  Chaque être humain sur la planète doit être éduqué, instruit, soutenu, impliqué dans la vie sociale de telle sorte qu’il puisse non seulement conduire sa vie selon ses propres choix mais parvenir à cet accomplissement spirituel de voir s’éveiller en lui le cœur créateur qui est sa singularité, son unicité, ce génie le plus personnel dont la révélation reste hélas toujours réservée à quelques individus d’exception mais qui est en réalité le potentiel profond de tous les êtres humains. Après les luttes du XIXè et du XXè siècle pour les droits sociaux et politiques, commençons la lutte pour les droits de l’Ego créateur en chacun de nous ! »…  

.Georges Moustaki .Aphorismes .1974

Aphorismes

 

Quand nous avons dépassé les savoirs

Alors nous avons la connaissance

La raison fût une aide

La raison est l'entrave

 

Quand nous avons dépassé les velléités

Alors nous avons le pouvoir

L'effort fût une aide

L'effort est l'entrave

 

Quand nous avons dépassé les jouissances

Alors nous avons la béatitude

Le désir fût une aide

Le désir est l'entrave

 

Quand nous avons dépassé l'individualisation

Alors nous sommes des personnes réelles

Le moi fût une aide

Le moi est l'entrave

 

Quand nous dépasserons l'humanité

Alors nous serons l'homme

L'animal fût une aide

L'animal est l'entrave

 

Quand nous dépasserons l'humanité

Alors nous serons l'homme

L'animal fût une aide

L'animal est l'entrave

L'animal fût une aide

L'animal est l'entrave

L'animal fût une aide

L'animal est l'entrave

.Fethi Benslama .L'idéal et la cruauté .2015

Mona hatoum mine d art

Mona Hatoum_Mine d'art

 

« Le monde musulman connaît aujourd’hui une guerre civile généralisée dont l’objet est son sujet : le musulman en tant que tel. »(…)

« Ce phénomène s’observe à travers des clivages massifs et flagrants dans les manières d’être et de paraître, dans les présentations et les représentations de soi au sein de populations qui partagent le même espace de vie. Les marques corporelles et les codes vestimentaires différents, tels que voilée / dévoilée, barbu / glabre n’en sont que les signes les plus visibles. Les habitants d’un même pays, d’une même ville, les membres d’une même famille peuvent témoigner de divergences systémiques quant à leur rapport à la mémoire et à la perception du présent, au savoir et à la vérité, au droit et à la souveraineté, à la jouissance et aux interdits, de sorte qu’ils sont exposés en permanence à des dissentiments, voire des inimitiés, aux limites de la coexistence. Dans bien des cas, c’est l’individu qui porte la discordance dans un combat intime contre lui-même, aux limites de la dissociation. Cette guerre constitue la condition de la vie psychique des musulmans sur le plan individuel et collectif, à l’époque contemporaine. » (…)

« Je situe l’accélération de la divergence subjective autour des années 1920-1930, lorsque la rencontre du monde musulman avec les Lumières au début du XIXè siècle a abouti à une césure irrémédiable. L’adoption de certaines inventions culturelles et politiques séculières chez une partie des élites, opposée à une autre partie conservatrice des traditions religieuses, a connu son point de rupture avec l’abolition du califat en 1924, la fin du dernier empire islamique et l’instauration de l’Etat laïc turc à la place du règne ottoman qui avait duré 624 ans. Ce triple événement en un (abolition, chute, substitution) a produit un effet de disjonction des idéalités pour toute une civilisation. Aux yeux de beaucoup de musulmans, c’est une catastrophe qui a interrompu la succession souveraine dans l’islam, le calife étant symboliquement le vicaire du prophète, depuis les origines. Sans principe de souveraineté islamique, il n’y a plus de sujet politique universel de la communauté musulmane. Pour d’autres musulmans partisans des Lumières, l’acte de Kamal Atatürk a libéré l’espace du mythe théologico-politique, permettant à leur monde de rejoindre la réalité nationale des Etats modernes. (…)

« Et il est vrai que sa disparition [du califat] a amorcé le déclin de l’infrastructure juridique de l’islam : la charia. Le trauma turc ne cessera de propager une onde mélancolique et vengeresse, dont on trouve l’écho dans les idéologies islamistes. La restauration du califat est en effet, l’un des buts princeps de leur combat. » (…)

« Il faut rappeler que c’est dans cette période, en réaction aux prémisses et aux conséquences des événements de 1924, que les théories islamistes ont été élaborées et que les mouvements associant la prédication et la conquête du pouvoir ont vu le jour, tels les Frères musulmans en 1928. On peut dire que ces théories sont les recueils des effets traumatiques de ‘abolition du califat, et de son inscription comme blessure infligée à l’idéal islamique dans les consciences de beaucoup de musulmans ; blessure d’autant plus cruelle que, dans la plupart des contrées colonisées de l’époque, les musulmans sont passés de la position de maître à celle de subalternes chez eux. » (…)

« La désactivation de Dieu dans la référence de l’Etat a frappé de stupeur. La laïcisation du pouvoir a infligé une cassure qui sépare le droit et la théologie, ce qui implique la subversion de tout le régime de la jouissance. Un nouveau texte a fait effraction dans le corpus des sujets musulmans. Il faut souligner ici l'effet de souffle à la fois sur le plan réel et sur le plan symbolique. En même temps que le dépeçage de l’empire ottoman s’inscrivait dans la réalité géopolitique (dépeçage décidé par les accords secrets Sykes-Picot (1916) entre la Grande-Bretagne et la France, à la suite de la défaite des Ottomans lors de la première guerre mondiale), donnant lieu à une multiplicité d’Etats nationaux, l’abolition du califat a disloqué la clé de voûte du principe de souveraineté unique et de son ordre symbolique. » (…)

« L’impératif de la réparation a pris la forme de mots d’ordre dans les idéologies islamistes, tels que : « L’islam est la solution », « L’islam a réponse à tout ». Dans l’offre des recruteurs pour le jihadisme, la fusion des souffrances individuelles des candidats avec celle de l’idéal blessé est le ressort le plus puissant vers le sacrifice et la gloire. » (…)

« Si elle s’est imposée [la question : que sommes-nous aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’être musulman ?] avec la puissance de propagation qui la fera parvenir jusqu’à présent, c’est qu’une brisure s’est produite dans le socle d’une constante vieille de 1400 ans, celle de l’évidence d’une communauté musulmane et de son sujet qui a cessé d’aller de soi (…) »

« En effet, le but des mouvements islamistes avec le concours de l’Arabie saoudite, qui les a considérablement financés et instrumentalisés, est d’imposer une définition du musulman, donc de s’emparer du pouvoir de décider qui l’est ou ne l’est pas et par conséquent de s’octroyer l’insigne privilège de parler au nom de l’islam, autrement dit occuper la position souveraine vacante. » (…)

« Le pétrole et le wahhabisme ont créé le matériau identitaire qui s’est avéré plus puissant à freiner l’histoire. C’est un fait que l’islamisme est parvenu à différer l’accomplissement d’une bascule anthropologique majeure du monde musulman, à quelques exceptions près, au prix d’une lente et cruelle décomposition qui se déroule sous nos yeux. » (…)

« Pour l’idéologie islamiste, il y a deux sortes d’ennemis : l’ennemi extérieur (l’Occidental, le colonial, etc.) et l’ennemi intime, celui qui est à l’intérieur du musulman, qui sépare le musulman du musulman de dedans. (…) « L’autre est (…) « le musulman séparé » de la communauté confessionnelle, autrement dit celui qui s’est désidentifié du principe souverain, de son idéal, de sa législation : la charia. » (…)

« Le surmusulman est appelé à se sur-identifier au musulman exemplaire (le prophète) et ancestral (salaf, d’où le salafisme), pour échapper aux tourments de n’ être pas assez musulman. Pour le surmusulman, le musulman séparé (désidentifié) est en quelque sorte un sous-musulman. Il s’ensuit des conséquences dévastatrices, lorsqu’on passe dans le domaine du jihadisme : l’autorisation du meurtre, des massacres et autres supplices donnés en spectacle à ces musulmans qui n’en méritent pas le nom. Dans sa radicalité, l’offre de devenir jihadiste proposée à des jeunes se fonde sur le ressort subjectif et politique du surmusulman. » (…)

« A ces deux notions de désentification et de sur-identification, il faut ajouter celle de réidentification qui marque le processus de passage entre les deux précédents. La réidentification est une opération psychique qui intervient lorsque le désitentifié se convertit à la croyance qu’il a quittée (ce qu’on appelle born again), ou ne lui a pas été transmise par la génération précédente. » (…)

« Il faut ajouter un quatrième terme dans cette logique des identifications, la plus redoutable sans doute, celle que l’on pourrait qualifier d’in-identification, à la figure humaine autorisant la cruauté sans limite » (…)

« (…)La contenance pulsionnelle assurée par les mécanismes traditionnels ne tient plus devant le harcèlement des tentations propres au monde de la marchandise sans frontières. » (…)

« (…)On assiste dans tous les pays musulmans à un accroissement vertigineux du sentiment de culpabilité, du besoin de s’infliger des contentions pulsionnelles et des autopunitions ; Alors qu’il y a des dictatures presque partout, on éprouve le besoin d’en créer à l’intérieur de soi-même. » (…)

« (…) La question de la valeur ( en arabe qîma, pl qyam) est au cœur de la guerre des subjectivités et des discours qui l’alimentent de toutes parts dans le monde musulman, depuis un siècle au moins. «  (…)

« Trois coordonnées de la valeur se dégagent, à travers lesquelles s’articulent le politique et le subjectif :

la coordonnée de la souveraineté, c’est à dire des idéalités constitutionnelles qui s’articulent avec l’idéal du moi ;

la coordonnée de l’immunité ou de l’identité, du propre et du non-propre, ou encore de l’ami ou de l’ennemi, qui s’articule avec les identifications ;

la coordonnée du droit, c’est à dire de l’interdit et du licite, qui s’articule avec les problématiques de la jouissance. » (…)

Ces trois coordonnées correspondent à ce que je propose d’appeler des synapsies entre le politique et le subjectif. Elles constituent les matrices qui commandent les productions du sens de la guerre et du sacrifice. » (…)

« Ces coordonnées de la guerre des subjectivités ou des trois ordres de synapsies, entre souveraineté et idéal du moi, immunité et identification, droit et jouissance, sont l’enjeu de la discorde entre les deux polarités antagoniques dans le monde musulman contemporain, celle qui tire vers l’organisation sociale, et celle qui veut rétablir la communauté confessionnelle. » (…)

« La violence est une production historique dont la responsabilité revient aux humains vivants et non simplement aux textes. Les textes qui fondent durablement les sociétés humaines contiennent les possibilités de la paix et de la guerre, autour des enjeux de souveraineté / idéal du moi, des immunités / identification, des droit / jouissance. Ce sont les sujets faits par ces textes qui les lisent, les interprètent, en tirent d’autres textes, qu’ils projettent sur le réel, afin de le tapisser d’écrans épiques le tragique de leur existence. » (…)

« Il est permis de penser que la terreur infligée par les puissants est responsable pour une large part de l’invention du terrorisme par les faibles. »

« La guerre actuelle dans le monde musulman donne lieu à une lutte à mort qui enfante des subjectivités agoniques dans un contexte où la politique devient thanatopolitique ; le réglage de la politique non pas sur la conservation de la vie, mais la production de sujets qui choisissent de faire mourir et de se donner la mort au nom du préjudice dont la victime serait l’idéal blessé de la communauté, auquel ils se sont totalement identifiés. »

« L’offre de ce qu’on appelle « radicalisation » consiste à recruter des guerriers, et le guerrier n’existe pas avant la guerre, avant cette offre ; elle le crée et sa création répond à des motifs précis que je propose de situer autour des trois synapsies évoquées plus avant. L’offre du recruteur dans le jihadisme vise à ce que l’idéal blessé absorbe le sujet, et que la blessure de l’idéal parle et agisse à travers lui comme un zombie. C’est là l’un des grands ressorts de la terreur. Il devient le vengeur de l’idéal blessé, ou bien ce qui revient au même, le vengeur de la divinité outragée. » (…)

« Un jihadiste ne désire la mort que parce qu’il est convaincu d’en triompher avec la perspective d’être un survivant éternel, jouissant d ‘une vie supérieure, celle du paradis. Il est absolument convaincu que telle sera sa destination. » (…)

« Il ne s’agit pas de suicide mais d’autosacrifice. Le jihadiste qui s’autosacrifie investit sa vie comme un capital, en vue d’une plus value dans l’au-delà. L’autosacrifice repose donc sur un calcul économique de la jouissance par la mort reçue et donnée. Plus exactement, il offre sa vie qui "« ne vaut rien » à ses yeux, ou de « vaurien », selon l’expression d’un délinquant qui a trouvé dans le jihadisme le moyen d’anoblir ses pulsions criminelles, dans l’offre à l’Autre (Dieu, L’islam, Le prophète, La communauté) et il s’attend à ce qu’il lui la rende parfaite. Une vie parfaite, c’est une vie ou l’idéal l’a emporté sur le moi, dénoué de tout objet du monde. » (…)

.Gustave Flaubert

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Ann Veronica Jenssens

« La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. »

.L'art et les femmes

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Marie Petiet

 

Michelange, De Vinci, Le Caravage, Botticelli, Titien, Nelli. Tous étaient autrefois des grands de la Renaissance, mais si le nom de famille sur la liste ne sonne pas avec vous, vous pourriez être pardonné. Comme celles de ses contemporains masculins, les peintures bibliques de Plautilla Nelli étaient des œuvres magistrales de beauté, mais, dans un conte aussi vieux que le patriarcat lui-même, elle a été écrite de chaque livre d'histoire de la Renaissance, rejetée comme juste une autre religieuse avec un pinceau.

Pourtant, en mars, près de 500 ans après la naissance de Nelli, l'Uffizi de Florence doit présenter sa première exposition de son œuvre; Une tentative, dit Uffizi, pour commencer à corriger le déséquilibre entre les sexes qui encore tord chaque collection majeure dans le monde. Comme l'une des galeries les plus influentes du monde, cette déclaration est de la plus grande importance, tant le retard est considérable.

La photo au Royaume-Uni est tout aussi désespérante: les artistes féminines ne représentent que 4% de la collection du National Gallery of Scotland; 20% des collections de Whitworth Manchester et 35% des collections de Tate Modern. Seulement 33% des artistes représentant la Grande-Bretagne à la Biennale de Venise au cours de la dernière décennie ont été des femmes.

Le déséquilibre est systémique et ne se limite pas aux énormes lacunes qui se manifestent dans les collections d'institutions financées par des fonds publics. Il est également perpétué par certaines des plus grandes galeries commerciales qui opèrent au Royaume-Uni et à l'étranger. Les chiffres compilés par The Guardian montrent que 83% des expositions monographiques de Lisson Gallery, 71% de Hauser et Wirth, 88% de Gagosian, 76% de White Cube et 59% de Victoria Miro sont consacrées à des artistes masculins.

Il est important de comprendre l'impact de ce préjugé sur le monde de l'art. Ces galeries, avec des avant-postes à travers l'Amérique et l'Asie, sont des goûteurs mondiaux; Défendre les artistes, financer leur travail et les présenter aux collectionneurs les plus riches du monde. Il n'en demeure pas moins que l'art que nous considérons comme le plus précieux, en termes monétaires mais aussi culturels, est presque toujours le fait des hommes. C'est la raison pour laquelle les musées du monde considérés comme les plus grands et les plus forts sont ceux qui se vantent des œuvres de Turner, Matisse, Van Gogh et Picasso, Pollock, Rothko, Koons, Hirst et Hockney. Qu'une équivalente féminine pour chacun de ces artistes ne vienne pas immédiatement à l’esprit dit tout. Il est également révélateur que la vente aux enchères pour le travail d'une artiste décédée est détenue par Georgia O'Keefe, qui a été vendu en 2014 pour 44,4 millions de dollars; Juste 25% du record de 179 millions de dollars payé pour Les Femmes d'Alger de Picasso l'année suivante.

Pourtant, selon Artfinder, un marché en ligne existe pour 9000 artistes indépendants, et les ventes des artistes femmes sont constamment supérieures à leurs homologues masculins, et sont les choix les plus populaires pour les acheteurs. Pour chaque £ 1m d'art fait par des hommes qui est vendu par le site, les femmes vendent £ 1,16m. Dans le but de stimuler le débat, la société a publié un rapport sur l'égalité entre les sexes dans le monde de l'art, en visant le sexisme des institutions supérieures à l'ordre hiérarchique.

Pourtant, au Royaume-Uni et dans le monde de l'art international au-delà, un changement peut se produire, conduit par des femmes qui ont pris la barre de certaines des plus grandes institutions artistiques. Cette année, Maria Balshaw deviendra la première directrice féminine de Tate Galleries, tandis que Frances Morris, directrice de Tate Modern, a été constamment à l'écoute des femmes artistes depuis sa nomination en 2015. Selon Morris, la collection permanente de Tate Modern représentant 335 femmes artistes par rapport à 959 artistes masculins est "juste pas assez bon".

Dans un mouvement puissant, elle a choisi de consacrer la moitié des salles d'artiste solo de l'extension Tate Modern, Switch House, à des artistes féminines telles que Louise Bourgeois, Ana Lupas et Suzanne Lacy lors de son ouverture l'été dernier.

«Très simplement, nous nous sommes engagés à repenser notre collection, la manière dont nous la construisons et les choix que nous faisons», explique M. Morris. « Et je pense que ce que nous avons fait avec Switch House était d'une manière très simple. Nous ne l'avons pas maquillée comme une stratégie ou une discrimination positive - c'était juste un travail formidable des femmes et une tentative de rétablir l'équilibre entre les sexes. Aussi simple que cela. Et beaucoup de mes pairs ont dit: «Quel soulagement. »

En tant que conservatrice et ensuite directrice de la galerie, Morris a été responsable du nombre toujours croissant de spectacles solo de femmes à Tate Modern dont Marlene Dumas, Sonia Delaunay, Mona Hatoum et Agnès Martin. Pour elle, la clé pour Tate Modern de progresser vers la parité entre les sexes est de se défaire du monstre monétaire qui est le marché de l'art. Après tout, si les grandes institutions continuent d'acheter et d'exposer seulement les artistes blockbuster qui actuellement atteignent les plus gros prix aux enchères, alors les femmes ne seront jamais prêtes à obtenir leur attention.

Frances Morris directrice de Tate Galleries, refuse d'accepter qu'une étiquette de prix ait une quelconque incidence sur ce que la Tate Modern collectionne et affiche. «Nous devons vraiment cesser de célébrer la créativité en fonction de la façon dont elle est monétisée par le marché de l'art», dit-elle. «Mon cœur s'effondre quand je lis des choses disant que la collection de Tate Modern est faible parce qu'ils utilisent les normes des dernières ventes aux enchères ou du Moma à New York. Ce n'est pas ce que nous voulons. Il ne s'agit pas de construire une collection basée sur le shopping et le goût dans le secteur privé. Nous sommes intéressés par l'art dont la valeur réside dans l'excellence, la provocation et la fascination pour le public. Et, le plus souvent, cet art est fait par des femmes.» Dans la sphère publique, Morris n'agit certainement pas seule. Iwona Blazwick, directrice de la Whitechapel Gallery, a organisé plus d’expositions monographiques de femmes que d'hommes ces dernières années, y compris une exposition actuelle de Guerilla Girls, le groupe artiste-activiste mis en place dans les années 1980 pour défier la triste représentation des femmes dans l'art Monde. « Il est encore fréquent que très peu de femmes peuvent gagner leur vie en étant une artiste à temps plein », explique Blazwick. «Elles sont de plus en plus nombreuses, il y a des artistes féminines très en vue, mais cela a été une longue et dure lutte. Mais je dirais aussi que les choses changent et que le cycle du poulet ou de l'œuf est rompu enfin.» La question a également été défendue par Hans Ulrich Obrist, le directeur de la Serpentine Gallery qui a été l'année dernière la plus puissante figure du monde de l'art. «Je demande toujours s'il y a une artiste féminine pionnière ou passionnante qui a besoin de redécouvrir», dit-il de sa méthodologie de durcissement. « C'est ainsi que j'ai découvert le travail de la grande artiste brésilienne Lygia Pape, de Phyllida Barlow et de la moyenne-orientale Etel Adnan ». Depuis, toutes ont fait des expositions monographiques dans certaines des plus importantes galeries du monde. Susan May, la directrice artistique de White Cube, admet que « le déséquilibre entre les sexes à travers le monde de l'art est une question que nous sommes conscients et reconnaissons que nous devrions tous trouver des moyens de faire mieux »; La galerie annoncera de nouvelles expositions monographiques de quatre femmes artistes et une exposition de groupe de trente femmes surréalistes. Ailleurs, Hauser et Wirth ont choisi d'ouvrir leur nouvelle galerie LA l'an dernier avec une exposition de sculpture abstraite féminine, tandis que Lisson Gallery a ouvert son premier nouveau York en mai avec une exposition de l'artiste cubaine Carmen Herrera, qui pendant des années avait travaillé dans l'obscurité relative. « Carmen est l'exemple parfait d'une artiste qui faisait partie de ce mouvement abstrait, avec Ellsworth Kelly et Barnett Newman, mais a été complètement négligée, » dit Gifford-Mead. »

Carmen Herrera:« Les hommes contrôlaient tout, pas seulement l'art. » En 2017, un peu plus de la moitié des galeristes interrogés exposeront des artistes féminines. « Nous savions que la disparité était là - nous ne savions pas que c'était assez dur. Au sein de la galerie au cours de la dernière année, c'est quelque chose que nous avons pris en compte et quelque chose que nous travaillons vraiment à corriger correctement et rapidement. » Les grandes maisons de ventes, qui égalent les galeries commerciales en termes d'influence, semblent également être faire un effort. Ce mois-ci, Sotheby's ouvrira une vente partagée par Louise Bourgeois et Yayoi Kusama, deux artistes du XXe siècle dont les œuvres atteignent des millions à la vente aux enchères, une rareté dans ce domaine. Pour les quelques galeries qui ont soutenu des artistes féminines pendant des années, le fait que le monde de l'art soit en rattrapage est un soulagement. Jane Hamlyn, qui dirige Frith Street Gallery, par exemple, a passé des décennies à défendre impitoyablement des artistes tels que Marlene Dumas, Cornelia Parker et Fiona Banner.

Le changement rapide et irréversible est difficile à prévoir. Les galeries publiques britanniques sont confrontées à des difficultés financières difficiles et la dépendance croissante accordée au financement privé et commercial pourrait faire en sorte que la parité entre les sexes ne soit pas une priorité à l'avenir. Le débat continue avec rage sur la meilleure façon de remonter et de combler les lacunes de nos collections d'art historiques qui manquent actuellement de femmes - les artistes féminines peuvent-elles simplement être «réinsérées» dans l'histoire de l'art? Les changements ne se produisent pas dans les grandes institutions mondiales, mais les petites galeries indépendantes et commerciales. Ici, une nouvelle génération d'artistes féminins - dont beaucoup travaillent à travers les sphères en ligne, vidéo et virtuelle qui est très difficile à saisir pour le marché artistique « physique » traditionnel - ont finalement une plate-forme où elles ne sont pas considérées comme un investissement risqué.

.Eloi Laurent .Nos mythologies économiques .2016

 

Herakles

Héraklès et l'hydre de Lerne

Prologue

« La fonction d’un mythe, c’est d’évacuer le réel »

Roland Barthes, Mythologies

« L’économie est devenue la grammaire de la politique. Elle encadre de ses règles et de ses usages la parole publique, dont le libre arbitre se cantonne désormais au choix du vocabulaire, de la rhétorique et de l’intonation. (…) Le politique parle de nos jours sous réserve d’une validation économique, et on le rappelle promptement à l’ordre dès que son verbe prétend s’affranchir de la tutelle du chiffre. Or cette grammaire économique n’est ni une science ni un art, mais bien plutôt une mythologie, une croyance commune en un ensemble de représentations collectives fondatrices et régulatrices jugées dignes de foi, aussi puissantes que contestables.

Quelle est donc l’utilité de la mythologie économique ? qu’espère le politique en se soumettant à son empire ? Il croit vraisemblablement en tirer l’autorité qui, de plus en plus, lui file entre les doigts. L’économie est devenue l’impératif social que ceux qui gouvernent ne sont plus capables d’imposer par la force ou la persuasion. La rhétorique économique – c’est sa fonction primordiale – dit « il faut » et « on doit » aux citoyens à la place d’un politique dont la parole ne porte plus. Elle ordonne, elle arbitre, elle tranche, bref elle donne l’assurance réconfortante qu’une solution existe à la complexité bien réelle du monde social.

Plus que jamais « lugubre », l’analyse économique se voit ainsi réduite à un culte de la fatalité, mettant en scène un univers pénible d’obligations, de contraintes, de refus, de punitions, de renoncements et de frustrations. Elle répond invariablement « on ne peut pas » quand les citoyens disent « nous voulons ». Elle ravale les projets, les ambitions et les rêves à des questions faussement sérieuses : « combien ça coûte ? », « combien ça rapporte ? ». Elle signe la fin des alternatives alors que sa vocation est justement d’ouvrir dans le débat public l’éventail des possibles et d’énoncer non pas une sentence irrévocable, mais des options ouvertes et toujours négociables entre lesquelles elle n’a ni la vocation ni les moyens de trancher. »

« L’économie mythologique, nébuleuse de contes et de légendes à usage social, pollue donc le débat public. Mais elle empoisonne aussi l’esprit démocratique. Les pouvoirs contemporains se sentent obligés d’invoquer les mythologies économiques pour asseoir leur « crédibilité » et démontrer leur sérieux. Même les postures en apparence les plus éloignées des cercles de gouvernement (depuis longtemps « économisés ») se plient à la nouvelle injonction commune et ne parlent plus guère que d’économie. Ce faisant, tous ruinent leur crédit démocratique.

En somme, plus que jamais sans doute, la crédibilité économique dévore la légitimité politique. L’économie, c’est son paradoxe premier, est une mythologie qui désenchante le monde. 

Fort heureusement, la contestation interne et externe de la « science économique » monte en puissance, gagnant en visibilité dans le monde académique. Mais cette remise en question ne suffit pas. On pourrait même avancer qu'’ mesure que la discipline économique se déconsidère et décline dans le champ du savoir, elle gagne en influence dans celui de la démocratie. Car le discours économique s'est emparé d'une zone intermédiaire entre le domaine scientifique et le débat politique : il s'est incrusté dans l'opinion publique, et c’est là qu’il faut aller le déloger pour le remettre à sa place. »

« Ce bref ouvrage (…) se propose de déconstruire trois discours aujourd’hui dominants, parvenus à différents degrés de maturité, qui usent et abusent des mythes économiques et nous aveuglent du même coup sur les vrais défis de notre temps : le néolibéralisme finissant, la social-xénophobie émergente et l’écolo-scepticisme persistant. Car l’économie, c’est son second paradoxe, est une modernité dépassée. »

 

La mythologie néolibérale

 

« Qu’est-ce que le néolibéralisme ? On identifie souvent en France ce discours économique aux années 1980 et à l’influence « anglo-saxonne » croisée de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, main dans la main au-dessus de l’atlantique pour en finir avec l’URSS, dans une offensive idéologique qui annonçait la grande solitude du capitalisme mondialisé d’après la chute du mur de Berlin. C’est oublier que les années néolibérales se sont cristallisées dans un système institutionnel dont nous sommes responsables, celui de l’Union européenne, laquelle s’est construite dans les années 1990 à la fois contre la pensée keynésienne et contre l’Etat-providence. Le néolibéralisme, qui aura jonché les années 2000 de crises multiples aux Etats-Unis et en Europe, est certes en bout de course, mais il a de beaux restes : C’est qu’il s’est insinué dans les esprits comme le discours économique normal, celui dont la contestation relève de la déviation, si ce n’est de la déviance. 

Or, comme tous les fondamentalismes, le fondamentalisme de marché qui sous-tend la rhétorique néo-libérale repose sur une morale simpliste. Son escamotage idéologique consiste à occulter le rôle primordial des institutions sociales (régulations, services publics, redistribution, protection sociale) dans la prospérité occidentale pour réduire celle-ci à un absolu mercantile qui n’a jamais existé : des marchés sans foi ni loi, des systèmes d’innovation et de production opprimés et réprimés par les systèmes de redistribution, un Etat dont la raison d’être serait d’empêcher par tous les moyens possibles le dynamisme économique. (…)

Le néolibéralisme apparaît en fait comme un archéo-libéralisme renvoyant la pensée et la politique économiques à leurs balbutiements du XVIIIè siècle, et les sociétés à la préhistoire sociale. »

 

Une économie de marché dynamique repose sur une concurrence libre et non faussée

 

« Le néolibéralisme connaît deux modifications fondamentales : il met alternativement en scène une économie asphyxiée par les régulations publiques et n Etat submergé par des marchés tout-puissants. Ces deux visions en apparence contradictoires sont aussi mythologiques l’une que l’autre : le marché n’existe que parce qu’il est régulé, et l’Etat en tire précisément sa puissance. Le « partenariat public-privé », aujourd’hui présenté comme un outil particulièrement innovant de gestion publique, est en réalité la définition la plus simple de l’économie de marché. La vraie question, occultée par l’écran de fumée mythologique, est d’ailleurs : qui assume les risques et les coûts de l’économie de marché ? Qui en possède les rentes ?

Considérons d’abord le premier mythe, qui oppose l’innocence du marché spontané à la contrainte de l’Etat oppresseur. »

« L’Etat français en est ainsi un créateur conscient et inconscient. Par exemple, il régule délibérément le marché du transport (train, avion, routes), mais, du fait de sa politique de subvention aux énergies fossiles, il favorise plus ou moins consciemment certains acteurs plutôt que d’autres – notamment, depuis le milieu des années 80, le transport aérien par rapport au transport ferroviaire et, plus récemment, le transport par autocar par rapport au rail. »

« Le commerce international obéit à la même logique : échanger des biens et des services revient à échanger des droits et des règles. Le marché unique européen, premier marché du monde, a ainsi été consolidé depuis le début des années 1960 par un acteur majeur mais souvent méconnu : la Cour de justice de l’Union européenne. Par ses décisions, cette haute cour européenne a accéléré l’intégration commerciale entre les Etats membres en favorisant le rapprochement de leurs arsenaux juridiques. Il est donc faux de se représenter notre mondialisation comme relevant du « libre-échange » : si l’échange international existe, c’est parce que les régulations publiques le rendent possible. »

« La régularisation publique du marché (…), prend donc deux formes : l’intervention et la non–intervention, cette dernière étant souvent le pouvoir le plus puissant, à défaut d’être le plus visible. »

« En France, le travail est lourdement taxé (pour financer les services publics et sociaux souhaités par les Français), ce qui peut décourager certaines décisions économiques, mais cette ingérence n’est rien face à l’encouragement des pollutions de toute sorte qui résultent de la très faible fiscalité pesant sur l’usage des ressources naturelles. Si ces pollutions n’étaient pas subventionnées comme elles le sont, les consommateurs devraient en acquitter le véritable prix, et notamment payer le coût réel de l’extraction des ressources naturelles (dont le dommage environnemental se fait sentir en France et encore plus à l’étranger) ainsi que leur usage souvent dommageable pour la santé (car sources de pollutions locales et globales).

Ce coût prohibitif, s’il n’était pas amorti par la puissance publique, aurait tôt fait de stimuler puissamment les comportements écologiquement responsables et la recherche d’alternatives économiques. La puissance publique peut certes encourager l’innovation, mais beaucoup plus sûrement encore la décourager. »

Cela nous amène à un point essentiel : les promoteurs du prétendu « libre » marché ne réclament absolument pas la fin de l’intervention publique dans l’économie, ils demandent simplement que celle-ci soit détournée en leur faveur ! »

« Le pendant de ce mythe du marché martyrisé met en scène un Etat impuissant, ligoté tel Gulliver par les marchés, notamment financiers, d’autant plus redoutables qu’ils sont désormais mondialisés. Croire en cette fable, c’est oublier le rôle central joué par la puissance publique dans la libéralisation financière des dernières décennies et le gain considérable qu’elle en retire au quotidien. Le cas français est particulièrement éloquent. C’est la puissance publique, en l’occurrence d’obédience socialiste, qui a organisé dans les années 1980 la libéralisation des marchés financiers, sur le territoire français et, par contrecoup, sur le continent européen, dans le but de financer sa dette publique sur des marchés ainsi rendus plus « profonds ». La mystification est complète lorsque, trente ans plus tard, l’Etat français, à nouveau d’obédience socialiste, entend réduire sa dette publique et sabrer dans les dépenses sociales au nom d’impératifs qui lui seraient imposés par les marchés financiers. »

« De la même manière, la « crise » n’est en rien une illustration de l’impuissance de l’Etat, mais au contraire une saisissante révélation de sa toute-puissance : comme on l’a vu à l’automne 2008, notre système économique, sans la signature de l’Etat et sa garantie publique, se serait effondré en quelques semaines. La véritable question, ici comme ailleurs, est celle de la répartition des coûts : qui paie pour cette garantie apportée par l’Etat aux acteurs de l’économie, en priorité financiers, en période de récession ? Et pourquoi cette garantie ne bénéficie-t-elle pas ou plus aux autres acteurs du système économique, à commencer par les salariés ?

Derrière la question des coûts se cache donc celle des risques, et il semble bien que nous soyons passés en la matière (…) d’une assurance sociale apportée aux travailleurs par la puissance publique (emploi, salaires, conditions de travail), de l’après-guerre jusqu’aux années 1980, à une garantie financière apportée aux banques et aux investisseurs depuis lors. La puissance économique de l’Etat est parfaitement intacte, elle a simplement été mise au service d’une autre cause que le progrès social. »

.Gilles Deleuze


Miro

 

Joan Miró

 

"Plus important que la pensée, il y a ce qui donne à penser, plus important que le philosophe, le poète"

 

.Rob Riemen .L'éternel retour du fascisme .2010

Jeff wall

 

Jeff Wall

 

Rob Riemen (né le 18 février 1962, aux Pays-Bas) est un écrivain, essayiste et philosophe néerlandais.

Il est également directeur de l'Institut Nexus.

 

« Il y a plusieurs façons de nier les faits. L’une d’elles consiste à les rebaptiser en espérant qu’en changeant leurs noms, on changera la réalité. »

 

« En Europe, le mot que l’on se refuse à employer, dans la mesure où il s’applique à des mouvements politiques actuels, est le mot « fascisme ». On préfère parler d’extrémisme de droite, de populisme, de populisme de droite, mais employer le mot « fascisme », non ! Ce n’est pas possible, pas chez nous, nous vivons en démocratie, vous êtes priés de ne pas affoler les gens et de n’offenser personne ! »

 

« Dans La Peste, une allégorie du fascisme, [Albert] Camus fait dire au médecin que le jour où la fin de l’épidémie est annoncée officiellement, il ne peut participer à la liesse générale : Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi (…) et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats, et les enverrait mourir dans une cité heureuse. »

 

« La même année (1947), Thomas Mann écrit : « Nietzche a pressenti, dans sa philosophie de la puissance, ainsi qu’un très sensible appareil enregistreur et émetteur, la montée de l’impérialisme, et annoncé à l’Occident, comme une aiguille tremblante, la venue de l’époque fasciste dans laquelle nous vivons et vivrons, malgré la victoire militaire remportée sur le fascisme, longtemps encore… »

« La perte des valeurs spirituelles entraîne non seulement la disparition de toute morale, mais aussi celle de la culture dans le sens premier du terme : cultura animi ou culture de l’âme »

« Le danger des dangers : plus rien n’a de sens. » Avec la perte des valeurs absolues, tout ce à quoi l’homme attribuait un sens disparaîtra : la distinction entre le bien et le mal, la compassion, l’idée que l’amour est plus fort que la mort, mais aussi l’art, la courtoisie, la rhétorique, l’idée de qualité et de valeur. »

 

« Société de masse », tel est le nom attribué en 1930 par Ortega y Gasset [philosophe espagnol] à cette société qui, depuis les prémonitions de Goethe et avec toutes les caractéristiques décrites par Tocqueville et Nietzsche, se manifeste aujourd’hui partout en Europe. Pourtant Ortega y Gasset est surpris par ce qu’il considère comme le plus grand paradoxe de l’ère démocratique dans laquelle vient de s’inscrire l’histoire de l’Europe. Enfin une époque dans laquelle la société est parvenue à se libérer du joug du tyran et de l’Eglise, de l’aristocratie et, avec elle, de son système féodal. Le progrès technologique offre, entre autres choses, une plus grande liberté de mouvement, les médias ouvrent le regard des gens sur le monde et le pouvoir politique se démocratise. L’Europe se trouve au seuil d’une société libre dans laquelle les frontières sont amenées à disparaître, où la liberté individuelle est respectée, où la responsabilité de l’individu est implicitement reconnue, où sont cultivées les valeurs spirituelles, qui représentent les fondements même de l’idée de civilisation. »

« Cette opportunité que nous offre l’histoire est rejetée par un nouveau type d’homme qui gagne rapidement en influence : l’homme-masse. »

 

« Au XXème siècle, les phénomènes de masse, l’hystérie des masses ne découle pas de la croissance de la population, mais du psychisme de l’homme moderne ayant renoncé à cultiver son esprit. Sa conduite est guidée par la peur et le désir de posséder toujours plus. Quand la masse accède au pouvoir, quand la démocratie devient une démocratie de masse, elle cesse de fonctionner en tant que telle. Dans La Révolte des masses, Ortega y Gasset conclut l’analyse qu’il fait de la société par cette phrase : « Cela signifie que l’Europe n’a plus de morale. »

 

« Le caractère nihiliste de la société de masse est renforcé par un certain nombre de facteurs. La langue, selon [Karl] Kraus [humoriste viennois], n’est plus le principal outil de transmission du savoir. Elle ne sert plus qu’à diffuser des clichés, des slogans, de la propagande. Non seulement les mass media sont devenus la meilleure école pour les démagogues, mais ces derniers tiennent leur pouvoir du fait que le peuple, à force de se nourrir d’un langage qui tend à tout simplifier à outrance, ne comprend rien d’autre, ne veut plus rien lire ou entendre d’autre. »

A cette même époque, Paul Valéry analyse la crise de l’esprit : « (…) Nous perdons cette pais essentielle des profondeurs de l’être, cette absence sans prix pendant laquelle les éléments les plus délicats de la vie se rafraîchissent et se réconfortent (…). »

 

« Pour Spinoza, la liberté consiste à se préserver de l’abêtissement, de la peur, de la cupidité, à s’efforcer de cultiver son intelligence et de vivre dans la vérité. L’homme réellement libre est celui qui se laisse guider par ces préceptes, qui s’approprie les valeurs qui font sa dignité. Mais encore une fois, une telle conduite suppose des valeurs spirituelles universelles, or celles-ci ont disparu . »

 

Au milieu des années 1930, [l’essayiste néerlandais Menno ] ter Braak constate qu’un nouveau mouvement politique se développe partout en Europe. Il exploite le ressentiment, il encourage la haine et la colère, il ne cherche pas à proposer des solutions, il ne défend pas une idéologie précise, il ne souhaite pas, à vrai dire, résoudre les problèmes de société. Bien au contraire, puisqu’il en tire profit. Sans ces problèmes, il ne pourrait pas continuer à proférer des insultes et à attiser la haine. Car ce sont bien ses principales caractéristiques : l’insulte pour l’insulte et la haine pour la haine. »

« Les dysfonctionnements de la société et la crise économique jouent indéniablement un rôle dans la montée du fascisme, mais ils n’en sont certainement pas la cause. Le fascisme est ancré dans la culture du ressentiment et dans le vide spirituel dont souffre la société de masse ».

 

Si en Italie et en Allemagne le fascisme a pu accéder au pouvoir par voie démocratique, c’est en grande partie à cause de la suffisance et de la lâcheté dont l’élite a fait preuve (…) Les libéraux, pour leur part, ne défendaient plus l’idéal de liberté de l’humanisme européen, il ne se préoccupaient que de la liberté des marchés, seuls comptaient les intérêts financiers. (…) Quant aux conservateurs, en prétendant défendre l’ « ordre » et les « traditions », ils ont abandonné sans scrupules leurs valeurs dans le seul but de se maintenir au pouvoir.Parmi les intellectuels, on trouvait des dandies et des esthètes qui se pâmaient devant l’ « esthétique pure » chère aux fascistes. »

 

« N’oublions pas que l’histoire du fascisme est intrinsèquement liée à celle de l’Europe. Le fascisme est ancré dans notre culture, au sein de notre société de masse privée de ses valeurs spirituelles. C’est l’Europe qui a vu naître les usines de la mort, le totalitarisme qui a engendré la terreur et le meurtre organisé, tandis que les démagogues étaient acclamés et qu’ils menaient à bien leurs projets dans l’indifférence générale. C’est dans cette société imprégnée de ressentiment que les politiciens ont sciemment cultivé la peur de la liberté et le rejet de l’ « étranger », comme ils le font aujourd’hui. »

 

« Il est incontestable que notre société vit une profonde crise de civilisation. Le ciment qui formait les valeurs partagées s’est effrité. L’enseignement, qui avait pour tâche de former des esprits, a depuis longtemps renoncé à cette mission et plus personne ne peur répondre aux questions fondamentales sur lesquelles est fondée toute civilisation. : Quelles sont les règles qui régissent notre conduite ? Quel modèle de société souhaitons-nous ? 

Quel est le rapport entre ces nombreuses crises et l’islam ? Il n’y en a aucun. Existe-t-il, au sein de la communauté musulmane, une véritable organisation politique qui tenterait d’islamiser l’Europe ? Non. Existe-t-il parmi les musulmans les plus fanatiques un groupe prêt à répondre par le meurtre et la terreur à tous ceux qui porteraient atteinte à la dignité et au respect de ce qu’ils considèrent comme sacré ? Oui. Existe-t-il des islamistes fondamentalistes qui nourrissent une haine farouche envers l’Occident et souhaitent éliminer les mécréants et tous ceux qui, selon eux, ne respectent pas les lois de l’islam ? Sans aucun doute. Mais le danger que représentent les islamistes est minime, comparé à celui que fait peser sur notre société la crise de la société de masse, la crise de l’esprit, la trivialité et l’abêtissement croissant qui minent notre civilisation. Cette crise de la civilisation représente la vraie menace pour nos valeurs fondamentales, ces valeurs qu’il nous faut protéger et sauvegarder afin de pouvoir continuer à prétendre être une société « civilisée ». »

 

« Quiconque est véritablement attaché à la tradition judéo-chrétienne se doit d’appliquer ce verset de la Bible : »Aimez l’étranger car au pays d’Egypte, vous fûtes des étrangers ». Quiconque se veut le défenseur de cette tradition adopte une éthique universelle valable pour tout être humain, quel qu’il soit. Ce ne sont pas la nationalité, les origines, la langue, les croyances, les revenus ou tout ce qui différencie les hommes entre eux qui détermine leur identité, mais au contraire ce qui les unit, ce qui cimente l’humanité, à savoir les valeurs universelles, fondement de la dignité humaine. Chacun peut faire sienne ces valeurs. C’est pourquoi cette tradition place l’éducation spirituelle bien au-delà des intérêts d’ordre matériel. La vie y est considérée comme un exercice permanent dans la connaissance et la mise en pratique de valeurs absolues comme la vérité, la justice, la compassion, la beauté. Dans la tradition judéo-chrétienne et dans la tradition humaniste, l’enseignement de l’art, des humanités, de la philosophie et de la théologie occupe une place prépondérante dans l’éducation. Ces disciplines sont indispensables car elles représentent les outils qui permettent de se forger une éthique et d’accéder à la sagesse. »

 

« Les enfants du siècle affirment que leur condition est plus difficile que n’était la nôtre jadis. Leur destin ne serait que hasard, misère, insécurité absolue, tandis que nous avons eu le privilège de grandir dans le confort matériel de l’époque bourgeoise (…) Pour moi, l’essentiel réside en ceci : les jeunes ignorent la culture dans son sens le plus élevé, le plus profond. Ils ignorent ce qu’est travailler à soi-même. Ils ne savent plus rien de la responsabilité individuelle, et trouvent toutes leurs commodités dans la vie collective. La vie collective, comparée à la vie individuelle, est la sphère de la facilité. Facilité qui va jusqu’aux pires abandons. Cette génération ne désire que prendre congé à jamais de son propre moi. Ce qu’elle veut, ce qu’elle aime, c’est l’ivresse.(…) »

 

« Pourquoi accordons-nous autant d’importance à la technique, à la vitesse, à l’argent, aux célébrités, à l’apparence et aux divertissements ? La réponse est dans une remarque de Socrate, vieille de deux mille cinq cent ans. Au cours d’une discussion avec ses amis, le philosophe critique un style de vie fondé uniquement sur la satisfaction des désirs, au détriment des valeurs les plus nobles. C’est là la définition d’un phénomène qui ne deviendra un concept qu’au XXème siècle et continuera à se développer de façon inéluctable : le kitsch. »

 

« En l’absence de valeurs absolues, rien n’est plus intemporel, tout devient interchangeable, éphémère. Cela explique pourquoi nous sommes devenus impatients, obsédés par la vitesse, par la nouveauté. Nous vivons à un rythme trépidant, nous ne sommes plus capables de prendre le temps. Cela explique aussi notre peur de la mort, le désir de rester éternellement jeune, l’adoration de la jeunesse et l’infantilisme qui va de pair.

Dans la société du kitsch, la politique n’est plus l’espace public dans lequel a lieu un débat sérieux sur un modèle de société et sur la façon de le mettre en place. La politique est devenue une sorte de kermesse dans laquelle les hommes politiques affichent une image et des slogans dans le seul but de s’emparer du pouvoir, et de le garder. La recherche du profit domine l’économie, le profit à tout prix, au prix de l’humain, de l’environnement, de la qualité de la vie. »

 

« On ne naît pas « homme-masse », bien au contraire. Devenir adulte consiste à prendre conscience des grandes questions existentielles, les questions sur le sens de la vie. Mais trop de gens, les laissés-pour-compte, l’homme du peuple, ont été abandonnés dans leur quête de réponses à ces questions fondamentales, dans leurs efforts pour mener une vie libre et responsable. (…) L’homme du peuple a été abandonné par l’élite politique, qu’elle soit de droite ou de gauche. Les hommes politiques ont renoncé à une vision globale de la société, à leurs principes, à leurs idéaux. Ils les ont troqué contre de la fausse monnaie. Leur seule ambition est de s’attirer les bonnes grâces de l’électorat. Ils voguent sur l’air du temps. Ces hommes politiques, prêts à tous les compromis dans le seul but de plaire, choisissent une seule issue : le populisme. Or le populisme n’est qu’un leurre. Il ne fait que traduire les peurs et les convoitises d’une société de masse, de sa culture du kitsch.(…)A croire qu’ils n’ont pas compris que la crise dont nous souffrons est en réalité une crise de civilisation. La crise financière est, de fait, une crise d’ordre moral que l’on ne résoudra pas en renforçant les contrôles. »

 

« En 2004, l’éminent historien américain, spécialiste de l’histoire du fascisme, Robert O. Paxton, publia un ouvrage remarquable : Le fascisme en action. Il y explique qu’au XXIème siècle, aucun fasciste ne se qualifiera de « fasciste ». Les fascistes ne sont pas fous, et ils sont maîtres dans l’art du mensonge. Ils se dévoilent en partie par leur discours, mais autant, sinon plus, par leurs méthodes. Paxton constate (…) que le fascisme, qui se caractérise précisément par un manque flagrant d’idées et de valeurs universelles, s’adapte toujours à l’air du temps, son discours varie selon la culture au sein de laquelle il opère. Par conséquent, le fascisme aux Etats-Unis sera religieux et anti-Noirs, alors qu’en Europe il se réclamera de la laïcité et déclarera la guerre à l’islam. En Europe de l’Est, il sera catholique ou orthodoxe et antisémite. »

 

« Ne plus aimer la vie, tel est l’abominable secret de la politique fasciste et de la société du kitsch dans laquelle elle renaît sans cesse. C’est seulement lorsque nous aurons retrouvé l’amour de la vie et que nous désirerons nous consacrer à ce qui lui confère toute sa valeur : la vérité, la bonté, la beauté, l’amitié, la justice, la compassion, la sagesse, que nous serons immunisés contre le bacille mortel qui se cache sous le nom de « fascisme ». »

 

Date de dernière mise à jour : 16/07/2018