.Nicolas Machiavel :Le Prince _1532

Lorenzo di medici 1

Lorenzo de Medici, duc d'Urbino

tenant une boîte en or _1492-1519

Raphaël (1483-1520)

 

(...) Je n'ai rien trouvé, dans mon attirail, chose qui me soit plus chère ou que j'estime plus que la connaissance des actions des grands hommes, apprise par moi d'une longue expérience des choses modernes et d'une continuelle leçon des anciens. (…)

 

1.

Combien de genre de principat y-a-t-il et de quelle manière les acquiert-on ?

 

(...)Tous les états, toutes les seigneureries, qui ont eu et ont pouvoir sur les hommes, ont été et sont des républiques ou des principats. (…)

2.

Des principats héréditaires

 

(...) Je renonce à raisonner à propos des républiques parce qu'une autre fois, j'ai longuement raisonné à leur propos. (Le Discours) (…) Dans les états héréditaires et accoutumés au sang de leur prince, il y a beaucoup moins de difficultés à se maintenir que dans les nouveaux. (…) Parce que le prince naturel a moins de causes et moins de nécessité d'offenser, d'où il convient qu'il soit aimé. (…)

 

3.

Des principats mixtes

 

(...) Dans les principats nouveaux résident les difficultés : (…) Les hommes changent volontiers de seigneur croyant aller vers le mieux et cette croyance leur fait prendre les armes contre celui-ci, ce en quoi ils se trompent, parce qu'ils voient par la suite, d'expérience, qu'ils sont allés vers le pire (…) de telle manière que tu as pour ennemi tous ceux que tu as offensés en occupant ce principat, et que tu ne peux garder pour amis ceux qui t'y ont mis, pour ne pouvoir les satisfaire de la manière qu'ils avaient présupposée et pour ne pas pouvoir, toi, user contre eux de médecines fortes, étant leur obligé. (…) Même si on peut compter sur de très fortes armées, il y a toujours besoin de la faveur des habitants d'une province pour y pénétrer. (…) Et qui acquiert, voulant les tenir, doit avoir égard à deux aspects, l'un, que le sang de leur prince ancien soit anéanti, l'autre de ne pas transformer ni leurs lois ni leurs impôts. (…) Mais quand on acquiert des états dans une province dissemblable par sa langue, les coutumes et les ordres, là sont les difficultés et là, il faut avoir grande fortune et grande industrie pour les tenir. (…) L'un des plus grands et énergiques remèdes est d'y habiter. (…) L'autre est d'y envoyer des colonies. (…) En y tenant (...) des gens d'armes, il (le prince) dépense toutes les recettes de cet état et il offense beaucoup plus. (…) Devenir le chef des voisins moins puissants et (…) affaiblir les puissants de la province conquise (…) et de se garder (…) qu'un étranger aussi puissant que lui n'y entre. (…) Les Romains observèrent bien cette part (…) parce que si on prévoit les scandales de loin, on y remédie facilement, mais si tu attends qu'ils s'approchent de toi, la médecine n'intervient pas à temps, parce que la maladie est devenue incurable. (…) Et jamais ne leur plut ce qui est chaque jour dans la bouche des sages de notre temps, de jouir du bénéfice du temps, mais bien plutôt leur plut celui de leur vertu, et de leur prudence, parce que le temps chasse devant lui toute chose et peut conduire avec lui le bien comme le mal et le mal comme le bien. (…) On ne doit jamais laisser s'ensuivre un désordre pour fuir, une guerre, parce qu'on ne la fait pas, mais on la diffère à son désavantage . (…) Au cardinal de Rouen qui me disait que les Italiens ne comprenaient rien à la guerre, je réponds que les français ne comprenaient rien à l'état parce que s'ils y comprenaient quelque chose, ils ne laisseraient pas l'Église en venir à une telle grandeur. Et d'expérience, on voit que la grandeur de celle-ci et de l'Espagne en Italie a été causée par elles. De quoi on tire une règle générale, qui n'est jamais erronée ou rarement,selon laquelle qui est cause qu'un autre devient puissant va à sa ruine, parce que cette puissance est causée par lui ou par industrie, ou par force, et l'une et l'autre de ces deux-là sont suspectes à qui est devenu puissant.

 

4.

Pourquoi le royaume de Darius qu'avait occupé Alexandre ne se rebella pas, après la mort d'Alexandre, contre ses sucesseurs

 

(…) Les principats dont on a la mémoire se trouvent gouvernés selon deux manières diverses – ou par un prince et tous les autres sont serviteurs. Ces états ont un prince doté de plus d'autorité (…) - ou par un prince et par des barons, qui (…) par ancienneté du sang tiennent ce rang.(...)

 

5.

Comment doivent être administrées les cités ou les principats qui, avant d'être occupés, vivaient selon leur loi

 

(…) À vouloir tenir ces états, il y a trois manières : Les ruiner, y aller habiter personnellement, les laisser vivre selon leurs lois, en tirant une pension et en y créant un état du plus petit nombre, qui te le conservera ainsi (…) et on tient une cité habituée à à vivre libre plus facilement par le moyen de ses citoyens que par aucun autre, si on veut la préserver (…) Parce qu'en vérité, il n'y a pas de manière sûre de les posséder sinon la ruine. (…) Dans les républiques (…) la voie la plus sûre est de les anéantir, où d'y habiter. (…) Mais quand les cités sont habituées à vivre sous un prince et que ce sang est anéanti, (…) un prince peut facilement se les gagner et s'en assurer.(...)

 

6.

Des principats nouveaux qu'on acquiert avec les armes propices et la vertu.

 

(…) On trouve à les maintenir plus ou moins de difficultés, selon qui est plus ou moins vertueux celui qui les acquièrt. (…) Cet événement (…) présuppose ou vertu ou fortune. Venir y habiter rend aussi les choses plus faciles. (…) Et on dit considérer qu'il n'y a chose plus difficile à traiter (…) que de prendre l'initiative d'introduire de nouveaux ordres. La nature des peuples varie et il est facile de les persuader d'une chose, mais il est difficile de les faire demeurer en cette persuasion (…)

 

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Des principats nouveaux que l'on acquiert par les armes d'autrui et la fortune

 

(…) Qui ne bâtit pas de fondements avant, pourrait, avec une grande vertu, les bâtir après, encore qu'on les bâtisse non sans désagrément pour l'architecte ni sans péril pour l'édifice. (…) Qui donc juge nécessaire dans son principat nouveau de s'assurer des ennemis, de se gagner des amis, de vaincre ou par force ou par fraude, de se faire aimer et craindre des peuples, suivre et respecter par les soldats, d'anéantir ceux qui peuvent ou doivent t'offenser, d'introduire de nouvelles manières dans les ordres anciens, d'être sévère, agréable, magnanime et libéral, d'anéantir la milice infidèle, d'en créer une nouvelle, de maintenir les amitiés des rois et des princes (…) est la marche à suivre dans ce cas. (…) Les hommes offensent soi par peur ou par haine.

 

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De ceux qui parviennent au principat par scélératesse

 

(…) Ces manières sont, ou lorsque, par quelque voie scélérate et néfaste, on s'élève au principat, ou lorsque un citoyen privé, avec la faveur des autres citoyens, devient prince de sa patrie. (…) Les cruautés mal usées ou bien usées : Bien usées, se peuvent appeler celles – si du mal il est licite de dire du bien – qui se font d'un coup, par la nécessité de s'assurer et ensuite, on n'y persiste pas, mais on les convertit dans la plus grande utilité possible pour les sujets. (…) Mal usées sont celles qui, encore qu'elles soient en petit nombre au commencement, croissent avec le temps plutôt qu'elles ne s'éteignent. (…) C'est pourquoi les atteintes doivent se faire toutes ensemble, afin que, moins goûtées, elles offensent moins et les bienfaits doivent se faire peu à peu, afin d'être mieux goûtés.

 

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Du principat civil

(qui repose sur l'adhésion qui n'est pas forcée)

 

(…) Pour y parvenir, ne sont nécessaires ni la vertu entière, ni la fortune entière, mais plutôt une ruse fortunée – je dis qu'on s'élève à ce principat ou avec la faveur du peuple ou avec celle de grands. Parce que dans toutes les cités, se trouvent ces deux humeurs diverses – cela vient de ce que le peuple désire ne pas être commandé ni opprimé des grands, et les grands désirent commander et opprimer le peuple.(...) Celui qui vient au principat avec l'aide des grands se maintient avec plus de difficultés que celui qui le devient avec l'aide du peuple. (…) Les grands doivent se considérer de deux manières : ou ils se gouvernent, de manière à ce qu'ils s'obligent entièrement à ta fortune, ou non. (…) Il est nécessaire pour un prince d'avoir le peuple pour ami, autrement dit, il n'y a pas de remèdes dans l'adversité. (…) Et qu'il n'y ait personne qui oppose à cette mienne opinion ce proverbe ressassé, selon lequel "qui se fonde sur le peuple se fonde sur la boue."

 

10.

Comment les forces de tous les principats doivent être pesées

 

(…) Peuvent se soutenir eux-mêmes les princes qui peuvent, par abondance d'hommes ou d'argent, constituer une armée appropriée et engager une journée avec quiconque vient les attaquer. (…) Ont toujours besoin d'autrui ceux qui ne peuvent se présenter à l'ennemi en campagne, mais sont dans la nécessité de se réfugier à l'intérieur des murs et de les garder. (…) Si l'on considère bien tout, il ne sera pas difficile à un prince prudent de tenir fermes, avant et après, les esprits de ses citoyens durant le siège, quand il n'y manque ni pour vivre ni pour se défendre.

 

11.

Des principats écclésiastiques

 

(…) Ils s'acquièrent ou par vertu ou par fortune, et se maintiennent sans l'une ni l'autre ; parce qu'ils sont soutenus par les ordres devenus anciens dans la religion, qui ont été si puissants et d'une qualité telle, qu'ils tiennent leurs princes en l'état, de quelque manière qu'ils procèdent et vivent. (…) De l'ambition des prélats naissent les discordes et les tumultes entre les barons.

 

12.

Combien il y a de genre de milices et de soldats mercenaires ?

 

(…) Il est nécessaire à un prince d'avoir de bons fondements, autrement, il convient par nécessité qu'il aille à sa ruine.(...) Les principaux fondements qu'ont tous les états, les nouveaux comme les vieux ou les mixtes, sont les bonnes lois et les bonnes armes. (…) L'infélicité de ces armes [des mercenaires] : Les capitaines mercenaires ou sont des hommes excellents ou non. S'ils le sont, tu ne peux pas t'y fier, parce qu'ils aspireront toujours à leur propre grandeur (…) et s'il n'est pas vertueux, il te ruine. (…) Doivent oeuvrer aux armes un prince ou une république. (...) On voit les princes seuls et les républiques armées avoir de très gros succès et les armes mercenaires ne jamais rien faire, sinon des dommages ; et une république armée d'armes propres, en vient plus difficilement à obéir à l'un de ses concitoyens qu'une république avec des armes extérieures.

 

13.

Des soldats auxiliaires, mixtes et propres

 

(…) S'il n'a pas d'armes propres, aucun prince n'est en sécurité ; au contraire il est entièrement obligé à la fortune, n'ayant pas de vertu qui le défende avec foi dans l'adversité et ce fut toujours l'opinion et la maxime des hommes sages que rien n'est si débile et instable qu'un renom de puissance qui ne s'appuie pas sur ses forces propres.

 

14.

Ce qui convient à un prince en matière de milice 

 

(…) Un prince doit donc n'avoir d'autre objet ni d'autre pensée, ni prendre autre chose de son art, hormis la guerre et les ordres et la discipline de celle-ci, parce que celle-ci est le seul art qu'on attende de qui commande et il est d'une telle vertu qui maintient non seulement ceux qui sont nés princes mais, maintes fois, il fait s'élever les hommes de fortune privés de rang. (…) Il peut le faire par deux manières ; l'un par les œuvres, l'autre par l'esprit. (…) Quand aux oeuvres, outre le fait de tenir les siens bien ordonnés et exercés, il doit toujours aller à la chasse (…) et en même temps apprendre la nature des sites. (…) Et ce prince à qui manque cette compétence, il lui manque la première qualité que veut avoir un capitaine, parce que celle-ci t'enseigne à trouver l'ennemi, à placer des cantonnements, à conduire les armées, à ordonner les journées, à faire le siège des villes à ton avantage. (…) Quant à l'exercice de l'esprit, le prince doit lire les histoires et considérer en celles-ci les actions des hommes excellents, voir comment ils se sont gouvernés dans les guerres, examiner les causes de leur victoires et de leur défaites, pour pouvoir fui celles-ci et imiter celles-là. (…)

 

15.

Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés.

 

(…) Tous les hommes, (...) et surtout les princes, pour être placés plus haut, sont remarqués pour certaines de ces qualités qui leur apportent ou blâme ou louange. (…) Tel est tenu pour libéral, un autre pour chiche, tel est tenu pour donneur, un autre pour rapace, tel cruel, un autre pitoyable, l'un, parjure, l'autre, digne de foi, l'un, efféminé et pusillanime, l'autre, féroce et courageux ; l'un, humain, l'autre, superbe ; l'un, lascif, l'autre, chaste ; l'un entier, l'autre, rusé ; l'un, dur, l'autre facile ; l'un grave, l'autre, léger ; l'un, religieux, l'autre, incrédule, et autres choses semblables.

 

16.

De la libéralité et de la parcimonie

 

(…) Un prince ne pouvant donc user, de manière à ce qu 'elle soit connue, de cette vertu de libéral sans dommage pour lui, doit n'avoir cure du nom de chiche, s'il est prudent ; parce qu'avec le temps, il sera toujours tenu pour très libéral, voyant que ses recettes lui suffisent, grâce à sa parcimonie, qu'il peut se défendre de qui lui fait la guerre, qu'il peut mener des entreprises dans grever les peuples. Si bien qu'il en vient à user de libéralité envers tous ceux à qui il ne prend pas, qui sont infinis, et de chicheté envers tous ceux à qui il ne donne pas, qui sont peu. (…) Par conséquent, il y a plus de sagesse à garder le nom de chiche, qui engendre un mauvais renom sans haine, qu'être dans la nécessité, pour vouloir le nom de libéral, d'encourir le nom de rapace, qui engendre un mauvais renom avec haine.

 

17.

De la cruauté et de la pitié, et s'il est mieux d'être aimé que craint, ou le contraire

 

(…) Chaque prince doit désirer être tenu pour pitoyable et non pour cruel (…) ; il doit faire attention à ne pas mal servir cette pitié. (…) Un prince doit n'avoir cure du mauvais renom de cruel, pour tenir ses sujets unis et dans la foi, parce qu'avec très peu d'exemples, il sera plus pitoyable que ceux qui par une pitié excessive laissent s'ensuivre des désordres. (…) Il est impossible au prince nouveau parmi tous les princes, de fuir le nom de cruel, les nouveaux états étant plein de périls. (…) Néanmoins, il doit être réservé dans ses croyances et ses mouvements et ne pas se faire peur lui-même et tempéré par la prudence et l'humanité, procéder de manière à ce que l'excessive confiance ne le rende pas imprudent et l'excessive défiance ne le rende pas intolérable. (…) Concernant le fait d'être craint et aimé, les hommes aimant à leur guise, et craignant à la guise du prince, un prince sage doit se fonder sur ce qui est sien, non sur ce qui est à autrui. Il doit seulement s'ingénier à fuir la haine.(...)

 

18.

Comment les princes doivent observer la foi

 

(…) Il y a deux genres de combats : l'un, avec les lois, l'autre avec la force. Ce premier est propre à l'homme, ce second aux bêtes. Mais parce que, maintes fois, le premier ne suffit pas, il convient de recourir au second. (…) Il faut qu'un prince sache user de l'une et de l'autre nature, et l 'une sans l'autre n'est pas durable.(...) Ainsi paraître pitoyable, fidèle, humain, entier, religieux, et l'être, mais avoir l'esprit édifié, de manière que tu puisses et saches devenir le contraire, lorsqu'il ne faut pas l'être.(...) Un prince, surtout un prince nouveau, ne peut observer toutes ces choses pour lesquelles les hommes sont appelés bons, étant souvent dans la nécessité, pour mantenir l'état, d'oeuvrer contre la foi, contre la charité, contre l'humanité, contre la religion. Et c'est pourquoi il faut qu'il ait un esprit disposé à se tourner selon ce que les vents de la fortune et les variations des choses lui commandent. (…) Ne pas quitter le bien, quand il peut, mais savoir entrer dans le mal, quand cela lui est nécessaire. (…)

 

19.

Qu'il faut fuir le mépris et la haine

 

(…) Le prince doit fuir ces choses qui le rendent haïssable et méprisable. (…) Être tenu pour inconstant, léger, efféminé, pusillanime, irrésolu, c'est ce qui le rend méprisable. (…) Le prince doit s'ingénier à ce qu'on reconnaisse grandeur, courage, gravité, force de ses actions. (…) Un prince doit faire peu de cas des conjurations, quand le peuple lui est bienveillant, mais s'il lui est ennemi et l'a en haine,il doit craindre de toute choses et de tous : et les états bien ordonnés et les princes sages ont pensé, en toute diligence, à ne pas désespérer les grands et à satisfaire le peuple et à le tenir content parce que cela est une des matières les plus importantes qu'a le prince.(...)

 

20.

Si les forteresses et beaucoup d'autres choses qui sont faites chaque jour par des princes sont utiles ou inutiles

 

(…) C'est pourquoi beaucoup jugent qu'un prince sage doit, qu'il en a l'occasion, se nourrir avec ruse quelque inimitié, afin que celle-ci, étant écrasée, sa grandeur s'en trouve augmentée. (…) Je recommande aux princes qui ont pris un état nouveau au moyen des faveurs du dedans, de bien considérer quelle cause a mu ceux qui l'ont favorisé à le favoriser. (…) Cela a été la coutume des princes, pour pouvoir tenir plus sûrement leur état, d'édifier des forteresses qui soient la bride et le frein de ceux qui le dessein d'agir contre eux et pour avoir un refuge très sûr face à un assaut soudain. (…) Les forteresses sont donc utiles ou non, selon les temps, et si elles te font du bien pour une part, elles t'offensent pour une autre. Et on pourrait discourir de cet aspect, que ce prince qui a plus peur des peuples que des étrangers doit faire des forteresses, mais celui qui a plus peur des étrangers que des peuples doit s'en passer. (…) C'est pourqoui la meilleure forteresse qui soit est de ne pas être haï du peuple (…) Je louerai celui qui fera des forteresses et qui n'en fera pas, et je blâmerai quiconque se fiant aux forteresses, fera peu de cas d'être haï des peuples. (...)

 

21.

Ce qu'il convient à un prince de faire afin d'être tenu pour remarquable

 

(…) Un prince doit s'ingénier à donner de lui, dans chacune de ses actions, une renommée de grand homme et d'excellent génie. Un prince est aussi estimé quand il est un ami véritable et un ennemi véritable, c'est à dire, quand, sans circonspection aucune, il se découvre en faveur de quelqu'un contre un autre. (…) Un prince doit se détourner de jamais nouer compagnie avec quelqu'un de plus puissant que lui pour offenser autrui, sinon quand la nécessité le contraint, (…) parce qu'en vainquant, tu restes son prisonnier et les princes doivent fuir quand ils peuvent, le fait d'être à la discrétion d'autrui. (...) La prudence consite à savoir reconnaître les qualités des inconvénients et prendre le moins mauvais pour bon. (…) Le prince doit aussi se montrer amoureux des vertus donnant l'hospitalité,aux hommes vertuerux, et honorant ceux qui excellent dans l'art. (…) Il doit en outre, dans les temps convenables de l'année, tenir les peuples occupés avec des fêtes et des spectacles et parce que toute cité est divisée en arts ou en tribus, tenir compte de ces communautés, se réunir avec elles quelquefois, donner de lui-même un exemple d'humanité et de magnificence, en tenant néanmoins toujours ferme la majesté de sa dignité.

 

22.

De ceux que les princes ont en charge des secrets

 

(…) Pour un prince, le choix des ministres (...) n'est pas de peu d'importance. (…) Parce que chaque fois qu'un homme a du jugement pour connaître le bien ou le mal qu'un homme fait ou dit, encore qu'il n'ait pas d'invention pour lui-même, il connaît les œuvres bonnes et mauvaises du ministre et il exalte celles-là et corrige les autres. (…) Quand tu vois que le ministre pense plus à lui qu'à toi (…) celui qui est ainsi ne fera jamais un bon ministre. (…) Parce que celui qui a l'état d'un homme en main ne doit jamais penser , mais toujours au prince (…) Et de l'autre côté, le prince doit penser au ministre , pour qu'il demeure bon, en l'honorant, en faisant de lui un homme riche, en faisant de lui un de ses obligés. (…)

 

23.

Comment on doit fuir les flatteurs

 

(…) Un prince prudent doit (…) choisir dans son état des hommes sages, et seulement des hommes choisis, donner la libre possibilité delui dire la vérité, et seulement à propos des choses qu'il leur demande, et non sur d'autres. (…) Qui fait autrement ou tombe à cause des flatteurs ou change souvent à cause de la variation des avis. De là naît le peu d'estime à son égard. (…) Un prince doit toujours par conséquent se faire conseiller, mais toujours quand il le veur et non quand le veut autrui.

24.

Pourquoi les princes d'Italie perdirent leur royaume

 

 

(…) Si l'on considère ces seigneurs qui, de notre temps, ont perdu l'état en Italie, (…) on trouvera en eux, premièrement, un défaut commun quant aux armes (…) ; ensuite, on verra certains d'entre eux ou qui auront eu les peuples pour ennemi, ou qui, s' »ils ont eu le peuple pour ami, n'auront pas su s'assurer les grands. (…) Que nos princes, qui avaient été maintes années dans leurs principats, pour l'avoir ensuite perdu, n'accusent pas la fortune, mais leur indolence. (…) N'ayant jamais dans les temps tranquilles pensé qu'ils puissent changer (…) ils pensèrent à s'enfuir et non à se défendre et ils espérèrent que les peuples, gênés par l'insolence des vainqueurs, les rappelleraient . Ce parti, quand les autres font défaut, est bon, mais il est bien mal d'avoir laissé les autres remèdes pour celui-ci, parce qu'on ne devrait jamais tomber, en croyant trouver quelqu'un qui te recueille – ce qui, ou n'advient pas, ou si cela advient, est sans sécurité pour toi, pour ce que cette défense a été vile et n'a pas dépendu de toi. Et ces défenses seulement sont bonnes, sont certaines, sont durables, qui dépendent de toi-même et de ta vertu.

 

25.

Comment peut la fortune dans les choses humaines et comment on doit s'y opposer

 

(…) Il est peut-être vrai que la fortune soit l'arbitre de la mitié de nos actions, mais qu'elle nous en laisse aussi gouverner l'autre moitié, ou à peu près (...) Il est heureux celui dont la manière de procéder rencontre la qualité des temps, et de manière semblable qu'est malheureux celui dont le procédé est en désaccord avec les temps. (…) La fortune et les temps variant et les hommes demeurant obstinés dans leurs manières, ils sont heureux quand ils s'accordent ensemble et malheureux quand ils sont en désaccord. (…) On ne doit pas laisser passer cette occasion, afin que l'Italie voie, après si longtemps, apparaître son rédempteur. (…) Avec quel amour il serait reçu dans toutes ces provinces qui ont pâti de ces débordements étrangers, avec quelle soif de vengeance, avec quelle foi obstinée, avec quelle pitié, avec quelles larmes. (…) Que votre illustre maison prenne donc cet engagement, avec cet esprit et cette espérance avec lesquels on mène les entreprises justes, afin que sous son enseigne, cette patrie soit ennoblie et sous ses auspices, se vérifie ce que dit Pétrarque :

"Vertu contre fureur

Prendra les armes et le combat sera court,

Car l'antique valeur

Dans les cœurs italiens n'est pas encore morte."

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Prince

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Machiavel

 

 

.Edgar Morin :Leçons de vie d'un siècle de vie_2021

Spirituel

 

I. L'identité une et multiple

 

 

"Chacun a l'identité de sa famille, celle de son village ou de sa ville, celle de sa province ou ethnie, celle de son pays, enfin celle plus vaste de son continent. Je suis devenu français naturellement dans l'enfance puisque mes parents le parlaient avec moi et, à l'école, mon esprit s'est approprié l'histoire de France. (...) Je n'étais nullement conscient des ombres de cette histoire, j'étais imprégné de ses victoires et de ses défaites, de ses gloires et de ses deuils. (...) En même temps, je découvrais que j'étais juif. (…) C'est surtout au lycée que l'identité juive était ressentie comme quelque chose d'étrange pour les uns, et de mauvais pour ceux qui avaient hérité de l'antisémitisme de leurs parents. (…) J'ai enduré l'antisémitisme extrêmement violent de la presse de droite, puis celui de Vichy, sans que cela mette en cause intérieurement mon identité française de plus en plus liée à la tradition humaniste allant de Montaigne à Hugo."

 

Humaniste avant tout

 

 

"Ma conscience juive se diluait dans ma recherche d'une conscience politique humaniste qui cherchait une voie dans la crise de la démocratie, l'antifascisme et l'antistalinisme."(…) Plus la domination d'Israël sur le peuple arabe de Palestine m'impliqua à nouveau comme Juif, mais en tant que qu'un des derniers intellectuels juifs porteur d'universalisme et anticoloniaux, donc hostiles à la colonisation de la Palestine arabe. (…) Je sais par expérience historique et vécue qu'un peuple qui en colonise un autre tend à le mépriser. (…) Tout en reconnaissant mon ascendance juive et tout en affirmant que je suis du peuple maudit et non du peuple élu, je me définis comme post-marrane [Juif d'Espagne ou du Portugal converti au christianisme par contrainte qui reste fidèle à sa religion.] c'est à dire comme fils de Montaigne (d'ascendance juive) et du Spinoza anathémisé par la synagogue."

 

 

Espagnol, italien, européen

 

 

"Mon identité espagnole vient du vieux castillan parlé dans ma famille, de mon amour pour le théâtre et la littérature du Siècle d'or, pour Garcia Lorca et Antonio Machado, et surtout de séjours en Espagne, particulièrement en Andalousie, où je retrouvais des nourritures matricielles. Toutefois, mon identité italienne est devenue très vive, non seulement parce que je me suis senti en Toscane comme en une matrie retrouvée et que mes familles maternelles Beressi et Mosseri sont de souche italienne. Même les Nahoun furent un temps implantés en Toscane, où l'un d'entre eux participa au Risorgimento [Unification italienne]. (…) Européen, je le devins politiquement en 1973, quand je découvris que l'Europe dominatrice du monde et puissance coloniale inhumaine était devenue une pauvre vieille chose qui avait perdu ses colonies et ne pouvait survivre que sous perfusion du pétrole moyen-oriental. Mais mes espoirs européens se dégradèrent avec la subordination des institutions européennes aux forces techno-bureaucratiques puis financières. (…) Je souhaite que tout ce qui subsiste ne se désintègre pas, mais j'ai perdu foi en l'Europe. Ma culture humaniste m'a dès l'adolescence rendu soucieux du destin de l'humanité. (…) Je pris conscience que nous vivions les développements de l'ère planétaire commencée en 1492, empruntant ce terme à Heiddeger. (…) Puis je fus adepte d'une altermondialisation, tout en prenant conscience que la mondialisation techno-économique avait créé une communauté de destin entre tous les humains."

 

 

Chevauchements d'identité

 

 

"Finalement, je suis content d'être identitairement à la fois fils de mon père et fils de mes œuvres.(…) Je vis ma poly-identité non comme une anomalie mais comme une richesse."

 

 

Identité familiale

 

 

"Mes parents avaient six ou sept frères ou sœurs.(…) Avec la fin de la grande famille, les liens se distendirent.(…) Je vécus vraiment hors de la famille, à l'école, au cinéma, dans les livres, dans les rues. J'y fis mon éducation et appris mes vérités.(…) Je ne fus pas un bon fils ni un bon père. (…) Avec le temps, (…) je me réconciliai progressivement avec mon père. (...) A son décès, j'avais tellement honte de ne pas l'avoir apprécié comme je l'aurais dû et comme il le méritait que j'ai consacré un livre à sa personne et à sa vie. (…) « Mon papa est en moi à quatre-vingt-dix-neuf ans. (…) Les aventures de ma vie, mes passions amoureuses ou intellectuelles, jointes à mes négligences, m'ont privé de cette chose superbe qu'est une famille unie. (…) Je dois à Sabah non seulement de m'avoir évité la survie et d'avoir recommencé à vivre, mais je lui dois aussi, à plusieurs reprises, la vie elle-même."

 

 

L'unité plurielle de la personnalité

 

 

"J'avais été frappé (…) par les cas de personnalité double, de tempérament, d'écriture, passant inconsciemment d'un moi à l'autre. (…) Ce n'est plus la même personne, bien que l'une et l'autre occupent successivement le même Moi-je.(…) Je crois qu'il en va de même, mais dans une moindre mesure, pour chacun d'entre nous.(…)"

 

 

Mon cheminement intellectuel en solitaire

 

 

(…) ""L'homme et la mort" (…) inaugure mon mode de connaissance transdisciplinaire (…) que nul n'avait jamais traité jusqu'alors, selon l'histoire, la sociologie et la psychologie liées, des paradoxales attitudes humaines devant la mort. Il en fut également ainsi de mon livre d'anthropologie du cinéma (…) puis de celui sur les stars, personnages semi-mythiques qui n'avaient jamais intéressé les sociologues. (...) Dans "La Méthode", je réinterprétais et reliais les connaissances dispersées et forgeais la méthode pour traiter les complexités. (...) Tout personnage public suscite d'innombrables inimitiés. Mais il bénéficie aussi d'amis inconnus..."

 

 

Qui suis-je finalement ?

 

 

(...) "Je ne suis pas seulement une minuscule partie d'une société et un éphémère moment du temps qui passe. La société en tant Que Tout, avec sa langue, sa culture et ses mœurs est à l'intérieur de moi. Mon temps vécu au XXè et XXIè siècles est à l'intérieur de moi. L'espèce humaine est biologiquement à l'intérieur de moi. La lignée des mammifères, vertébrés, animaux, polycellulaires est en moi.La vie, phénomène terrestre, est en moi. Et comme tout vivant est constitué de molécules, lesquelles sont des assemblages d'atomes, lesquels sont des unions de particule, c'est tout le monde physique et l'histoire de l'univers qui sont en moi. (...) Je suis un humain parmi huit milliards, je suis un individu singulier et quelconque, différent et semblable aux autres. (…) Chacun d'entre nous est un microscome, portant à l'intérieur de l'unité irréductible de son Moi-je, souvent inconsciemment les multiples Touts dont il fait partie au sein du grand Tout."

 

 

II. L'imprévu et l'incertain

 

 

(…) "Ainsi la malchance qui me vouait à la mort avant de naître est-elle devenue chance de vivre. (…) De ma chance de vivre est venue la suprême malchance, le malheur de perdre ma mère à l'âge de dix ans. (…) Cette affreuse malchance (…) m'a poussé dans l'adolescence, et dès mes dix ans, à m'évader dans la littérature et le cinéma, puis la musique. (…) Surmonter un malheur ou une grave maladie donne une résistance que Boris Cyrulnik, qui l'a vécue, nomme résilience, où là encore la malchance porte sa chance. (…) Et du malheur initial, qui n'a cessé d'être malheur, sont venus les grands bonheurs de ma vie. (…) Nouvelle malchance, quand, préparant mes examens de première année à Paris en juin 40, j'ai appris (…) que suite à l'avancée (…) allemande, tous les examens étaient suspendus. (…) Je suis parti me réfugier à Toulouse, (…) c'est là que je connus le monde des écrivains, des intellectuels et des résistants qui allaient changer ma vie. (...) Je devins communiste, de pacifiste je devins résistant. Je peux dire surtout que la Résistance, traversée simultanément dans la foi communiste et dans le mouvement gaulliste, fut une chance pour vivre intensément plutôt intensément plutôt que survivre médiocrement, une chance dans la fraternité avec des hommes admirables. (…) Ma période communiste, qui dura 6 ans, fut une malchance, car elle me donna l'occasion de pouvoir par la suite bien comprendre le totalitarisme, pour l'avoir vécu de l'intérieur. "L'Autocritique" me donna la chance d'un décrassage mental, d'une conquête d'autonomie intellectuelle, de la recherche obstinée d'une pensée politique désormais complexe. (...)"

 

 

Qu'est-ce que le hasard ?

 

 

"(...) Le jeu de la vie est tout autre car fait d'événements singuliers et non de coups identiques répétés. (…) Est hasard ce qui relève de l'incompressibilité algorithmique, c'est à dire l'impossibilité de déterminer à l'avance une succession d'événements. (…) Cependant, l'imprévisibilité ou  l'incompressibilité algorithmique n'excluent pas que le hasard obéisse à des déterminations cachées relevant peut-être de réalités invisibles à notre entendement."

 

 

Bontés du malheur, bienfaits de l'adversité

 

 

"Chance et malchance vont ainsi se succéder, liées à l'imprévu, pour ne pas dire au hasard. (...) Je dois ma carrière au CNRS. (...) Et c'est bien l'inattendu qui m'a fait appeler par le directeur du Monde en 1963 pour comprendre lui-même ce phénomène inattendu : un concert géant place de la Nation, organisé par l'émission "Salut les copains" d'Europe 1, qui dégénéra en violente kermesse anti-policière. Ce à partir de quoi je devins pour longtemps un collaborateur privilégié du Monde. (…) L'année passée dans ce village breton de Plozévet (Finistère sud) dans le microcosme singulier de ce village breton, en 1965, fut pour moi très féconde pour comprendre le développement multidimensionnel de la modernité en France à partir des années 1955."

 

 

Toute vie est navigation dans un océan d'incertitudes

 

 

(...) "Je fus accueilli à New York par une femme providence qui me régénéra, m'énergétisa et me me trouva en Toscane maritime la résidence idéale pour travailler à mon livre (La Méthode*). Je partis pour mon refuge toscan avec une nouvelle femme providence, rencontrée par hasard trois jours avant mon départ de Paris, dont l'amour vint mettre à feu le haut-fourneau qui alimenta mon travail en énergie. (…) Ce que l'on peut appeler hasard, imprévu, chance dans la malchance et inversement, malheur source de bonheur et inversement, ont marqué sans discontinuité ma vie. Mais n'en est-il pas de même, peut-être avec moins de fréquence, pour chacun ? La vie, pour tout être humain, est dès la naissance imprévisible, nul ne sachant ce qu'il adviendra de sa vie affective, de sa santé, de son travail, de ses choix politiques, de sa durée de vie, de l'heure de sa mort. Ce que nous ne devons jamais oublier, c'est que si nous sommes des machines, nous sommes surtout des machines non triviales. (…) Nous avons beau nous croire armés de certitudes et de programmes, nous devons apprendre que toute vie est une navigation dans un océan d'incertitudes à travers quelques îles ou archipels de certitudes où nous ravitailler. Ce qui est vrai des individus l'est plus encore de l'histoire, soumise non seulement aux déterminismes économiques, aux ambitions, rapacité, cupidités démesurées,(...) ainsi qu'aux accidents, aux erreurs, aux hasards, aux coups de génie, aux coups de dés, aux coups fourrés, aux coups de folie. (…) Le premier événement scientifique inattendu est la découverte en physique nucléaire, par Fermi, à Rome, en 1932, des caractères de l'atome. (…) Il a fallu la guerre pour déclencher l'idée et le projet de la bombe atomique, puis, la paix venue, le développement économique qui a entraîné la création et le développement des centrales nucléaires. (…) Le second est dû à Rosalind Franklin, qui, en 1953, découvrit à Cambridge la structure hélicoïdale de l'ADN, et à Watson (…) qui paracheva la découverte de cette dernière, en y déchiffrant le code génétique, patrimoine héréditaire de tout être vivant. (...) Notons ici que si l'on peut prévoir les probabilités futures d'un processus évolutif (avec toujours une possibilité qu'advienne l'improbable), on ne peut jamais prévoir ce qui est créatif. On ne pouvait prévoir à l'avance Sakyamuni (le Bouddha), Jésus, Mahomet, Luther, Michel-Ange, Montaigne, Bach, Beethoven, Van Gogh. Qui aurait pu penser qu'en 1769, qu'un petit Corse né cette année-là dans une île génoise à peine devenue française deviendrait empereur des Français en 1804 ?"

 

 

Toute vie est incertaine

 

 

"Ici je veux souligner qu'une des grandes leçons de ma vie est de cesser de croire en la pérennité du présent, en la continuité du devenir, en la prévisibilité du futur. (…) J'ai connu l'imprévu de la grande crise de 1929, (…) l'accession d'Hitler au pouvoir, (...) la manifestation antiparlementaire du 6 février 1934, (...) la guerre d'Espagne en 1936, (...) le pacte germano-soviétique en 1939, le désastre de l'armée française et du pouvoir de Vichy en 1940, la résistance de Moscou fin 1941, (…) la guerre d'Algérie en 1954, le rapport Khrouchtchev condamnant Staline en 1956, la destitution de Khrouchtchev en 1964, Soljenitsyne prix Nobel en 1970, le rapport Meadows qui diagnostiqua la dégradation générale de la biosphère et dénonça le danger écologique en 1972, l'effondrement de l'URSS en 1991, la guerre de Yougoslavie la même année, la doctrine Thatcher-Reagan de 1980 à 1991, (…) l'union du communisme et du capitalisme Dans la Chine de Deng Xiaoping en 1981, Le passage de la Chine au premier rang des puissances mondiales, la destruction destruction du World Trade Center à New York en 2001, (…) le déchaînement du jihadisme islamique dans le monde, les conséquences de la guerre d'Irak au Moyen-Orient, la crise mondiale des démocraties, la pandémie de Covid en 2019 (…)."

 

L'incertitude et l'inattendu doivent être intégrés dans l'Histoire humaine

 

"(...) L'impossibilité d'éliminer l'aléa de tout ce qui est humain, l'incertitude de nos destins, la nécessité de s'attendre à l'inattendu, telle est l'une des leçons majeures de mon expérience de vie."

 

 

III. Savoir Vivre

 

 

"Donne des jours plutôt que des jours à ta vie" Rita Levi-Montalcini Prix Nobel de médecine

 

"Le mot vivre contient un double sens. Le premier est être en vie (…) respirer, se nourrir, se protéger. (…) Le second est de conduire sa vie avec ses chances et ses risques, ses possibilités de jouissance et de souffrance, ses bonheurs et ses malheurs. (…) L'une des tragédies humaines les plus profondes et les plus universellement répandues : tant de vies consacrées et condamnés à la survie."

 

 

Je, Tu et Nous

 

 

(...) "Il arrive notamment, dans notre civilisation, que la première aspiration, individuelle, devienne individualiste, puis égoïste, et que le Moi-Je s'impose avant toute chose. (…) Le Je a besoin du Tu, c'est à dire d'une relation intime comportant reconnaissance mutuelle de la plénitude humaine de l'autre. Le Je a également besoin du Nous. "

 

 

Des grands moments de ma vie

 

 

"Ces grands moments ont été ceux où j'ai été au meilleur de moi-même en étant lié communautairement et amoureusement. (…) Les grands bonheurs n'ont qu'un temps."

 

 

L'état poétique et le bonheur

 

 

"Toutes ces périodes de bonheur comportaient une dimension poétique. Si l'aspiration à se réaliser individuellement tout en étant inséré dans une communauté est la première grande aspiration humaine, la deuxième est celle d'une vie poétique. (…) Non pas seulement poésie des poèmes (…) mais poésie de la vie. (…) L'état poétique donne le sentiment du bonheur, le bonheur a en lui même la qualité poétique.(...) Ce que j'appelle l'état poétique, c'est cet état d'émotion devant ce qui nous semble beau et/ou aimable, non seulement dans l'art, mais également dans le monde et dans les expériences de nos vies, de nos rencontres. (…) L'émotion poétique, dans l'exaltation suprême, peut arriver à l'extase, la sensation de se perdre tout en se retrouvant dans un ravissement ou une communion sublime. (…) Dans la prose, il y a l'absence de joie, ; dans le malheur, il y a présence de la souffrance. (…) J'ai pu constater, au fil des années, l'invasion progressive d'une prose spécifique à notre civilisation. J'ai vu disparaître la convivialité de mon adolescence au cours des années d'après-guerre. Les relations cordiales entre voisins, les conversations sur le zinc du bistro, dans le métro, les attroupements de badauds, on été réduits à l'extrême. La disparition des concierges, des poinçonneurs et chefs de gare du métro, des préposés aux voyageurs dans les bus, la raréfaction des salutations aux voisins d'immeuble, l'anonymat croissant, la précipitation, la nervosité des automobilistes, tout cela a prosaïsé ma ville et ma vie, jusqu'à ce que je prenne la décision, avec Sabah, de quitter Paris pour une ville du Sud dont le centre historique est piétonnier et où j'ai retrouvé une convivialité perdue. (…) La convivialité est un élément capital de la qualité de vie, qu'elle est poétisante, et qu'elle permet de répondre dans le quotidien au besoin de reconnaissance que nous avons tous et qui trouve une première satisfaction dans le bonjour que nous adressent des inconnus de rencontre. (…) La poésie commence avec la vie ; elle éclôt dès qu' apparaît (…) la joie de vivre."

 

 

Mes expériences poétiques

 

 

"Il y a celles qui relèvent des émerveillements aux spectacles naturels. (…) Il y a la poésie de la poésie qui me revient souvent à réciter, celle des romans et des films. (…) J'ai ressenti une presque extase au Louvre devant La petite danseuse de Degas (…). J'ai vécu d'intenses extases musicales. (…) Ces bonheurs sont possibles, ils peuvent être plus ou moins rares, mais ils sont l'essentiel de nos vies. (…) J'ai vu et vécu l'irrésistible dispersion de ceux qui s'entr'aimaient, dérivant des uns des autres – une dispersion anticipatrice de la dispersion finale de toute vie. La poésie suprême est celle de l'amour. (…) La poésie culmine en extase convulsive dans le coït. (…) Mais il y a aussi les extases noires, (…) dans lesquelles les délires deviennent délices, l'obscène devient sacré."

 

 

Les petits bonheurs

 

 

"(…) Ces moments fugitifs de bouffées de poésie heureuse nous saisissent quasiment de rien, parce qu'on marche, et que le corps nous dit sa joie de fonctionner comme une bonne machine. (…) Innombrables sont les petits bonheurs poétiques."

 

 

Les extases de l'histoire

 

 

(…)"Ces moments historiques qui m'ont donné un sentiment éminemment poétique qu'est l'enthousiasme : (…) la grève générale de juin 1936, (...) la libération de Paris, (...) la révolution des œillets à Lisbonne, (…) l'ivresse de la liberté que fut le franchissement du mur de Berlin le 9 novembre 1989, (…) La pérestroïka et la glasnost à Moscou, entre 1989 et 1991.(...) J'aime aussi les émotions collectives d'un match de football ou de rugby.(...) Mais il y a un danger dans l'état poétique dont le caractère mystique peut devenir non seulement mythique mais maléfique. Aussi la poésie de communion peut être noire et malfaisante, comme dans les grands rassemblements nazis de Nuremberg. (…) Il y a poésie noire dans la joie sadique de celui qui torture et humilie. L'état de poésie dégénère lorsqu'il exclut, lorsqu'il se referme dans une jouissance égoïste, et surtout lorsqu'il s'accompagne de haine et de mépris. C'est dire que l'état véritablement poétique, celui qui épanouit, ne saurait être fermé. Il nourrit sa poésie de l'ouverture, ouverture à autrui, ouverture au monde, ouverture à la vie, ouverture à l'humanité."

 

 

Le besoin de reconnaissance

 

 

(…) "L'être humain ressent un besoin essentiel ou désir de reconnaissance.(...) Hegel a le premier conçu l'idée que "la conscience de soi ne parvient à la satisfaction que dans une autre conscience de soi." (…) Ce besoin de reconnaissance se manifeste de façon spécifique dans l'amitié ou l'amour. Être aimé, c'est être considéré comme être aimable ; être admiré, c'est être reconnu comme bonne et belle personne. Etre estimé satisfait le besoin d'estime de soi, dont la reconnaissance par autrui est un pilier. (…) Que faire de nos vies sinon entretenir sans relâche le Savoir Vivre ?"

 

IV. La complexité humaine

 

 

"Je n'ai reçu de mon père aucune culture, aucune conviction religieuse, politique ou éthique."

 

 

La condition humaine

 

 

"(...) Kant dans "Logique" pose ces questions fondamentales : "Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ?" (…) "J'avais compris que, en préalable à toute croyance et à toute espérance, il y a, comme l'avait énoncé Kant, la nécessité de savoir ce qu'est l'homme. (...) J'étais alors convaincu que les infrastructures des sociétés humaines sont matérielles et économiques et que les idées, mythes ou croyances ne sont que des superstructures dépendantes."

 

 

Puissance du mythe

 

 

(…) "Je découvrais que le mythe, la religion, les idéologies, constituent une réalité humaine et sociale aussi importantes que les processus économiques et les conflits de classe ; (…) l'imaginaire est partie constitutive de la réalité humaine. En m'interrogeant sur notre condition mortelle, deux paradoxes sont apparus. Le premier est que, dès le Néandertal, la conscience humaine reconnaît pleinement la réalité de la mort qui est perte de toute activité cardiaque et mentale, rigidité cadavérique, décomposition irrémédiable du corps.(…) Le second paradoxe est qu'en toutes civilisations l'horreur de la mort, si profondément ancrée dans la conscience humaine, a pu être dominé par le risque volontaire de mort, voire le sacrifice de sa propre vie, pour ses enfants, pour sa famille, pour sa patrie, pour sa religion."

 

 

Homo sapiens demens

 

"Dans "le Paradigme perdu : la nature humaine", livre d'anthropologie, ce sont toutes les folies politiques, sociales, guerrières, tant individuelles que collectives, que j'avais constaté avant guerre, pendant la guerre et durant la guerre froide, qui m'ont incité à associer de façon à la fois antagoniste et indissoluble Homo demens à Homo sapiens. Ce qui me permettait cette association des contraires, c'était ma conscience des contradictions humaines, formulées admirablement et définitivement par Pascal. (…) Cette conscience que la pensée doit affronter et non éliminer la contradiction, je la trouvais aussi chez Hegel et plus fondamentalement chez Héraclite qui écrit : "Concorde et discorde sont père et mère de toutes choses" et "Ce qui est contraire est utile, et c'est de ce qui est en lutte que naît la plus belle harmonie." La complexité humaine s'exprime par une série de bipolarités :

Homo sapiens est aussi Homo demens ;

Homo faber est aussi Homo fidelis ou religionis, mythologicus ;

Homo economicus est aussi Homo ludens et Homo liber ;

(…) Le substrat de rationalité (sapiens, faber, economicus) ne constitue qu'un pôle de ce qui est humain, (…) tandis qu'apparaît en importance pour le moins égale la passion, la foi, le mythe, l'illusion, le délire, le jeu.(...)  La folie de l'hubris ou démesure, (...) caractérise la civilisation occidentale elle-même, obstinée à la chimérique maîtrise de la Terre.(…) Cet autre aspect paradoxal du sapiens : la raison froide, celle du calcul, des statistiques, de l'économie, est inhumaine dans le sens où elle est aveugle aux sentiments, aux passions, au bonheur, au malheur, à tout ce qui constitue notre être même. (…) Ainsi vivre est-il un art incertain et difficile où tout ce qui est passion, pour ne pas succomber à l'égarement, doit être surveillé par la raison, où toute raison doit être animée par une passion, à commencer par la passion de connaître. (…) Mon cheminement m'a amené à l'ultime question inéluctable:qu'est-ce que la connaissance humaine peut connaître de l'homme lui-même ? J'ai perçu les carences de notre monde de connaissance dominant fondé sur la disjonction (…) et la réduction (…) d'où les difficultés de connaissance.(...) J'ai perçu qu'une des grandes inconnues de la connaissance était la connaissance elle-même."

 

 

Homo edgarus

 

 

(…) "Si j'en viens à l'ultime bipolarité , prose/poésie, j'essaie autant que je peux d'échapper à la prose qu'imposent les obligations mais aussi les contraintes de ma vie et de ma civilisation. (…) J'ai diagnostiqué quatre démons (au sens grec du terme) (…) qui font de moi ce que je suis (…) : raison/religion/scepticisme/mysticisme. (…) Le mysticisme est celui des émerveillements que je ressens dans les émotions poétiques de ma vie."

 

 

Juvénilisation et inachèvement

 

 

(…) "Sur le plan psychologique et affectif, l'homme adulte peut conserver les curiosités de l'enfant et les aspirations de l'adolescent, ainsi que les forts sentiments d'affection pour les parents et amis. (…) Le processus de l'hominisation fut un processus de juvénilisation, de bipéditation, de cérébralisation, de manualisation... D'où aussi l'idée d'inachèvement lié à l'humanisation.(…) Heidegger a diagnostiqué cette quête d'absolu dans l'angoisse propre à l'être que nous sommes, à qui il manque et manquera toujours quelque chose."

 

 

L'inconstance et la versatilité humaine

 

 

(…) "L'humain n'est ni bon ni mauvais, il est complexe et versatile. (…) Chacun évolue depuis l'enfance, sous l'effet des circonstances, des influences, des expériences, y compris dans l'âge adulte et la vieillesse. Et il faut enfin compter avec les dérives et les conversions, à l'échelle individuelle comme à celle d'une nation. (…) Je vois actuellement des dérives intellectuelles étonnantes et nous en verrons d'autres... Les transformations avec l'âge et l'expérience ne sont pas nécessairement des conquêtes de lucidité. (…) En ce qui me concerne, je me suis converti à l'autonomie politique et sociale. Il y a enfin ce phénomène étonnant qui renverse une conviction en son contraire : l'illumination."

 

 

Le cheminement de l'esprit souterrain

 

 

"Il y eut sans doute des conversions progressives mais longtemps invisibles à autrui et peut-être à soi-même, dues à un cheminement souterrain de l'esprit. (…) C'est pour moi une des choses les plus réconfortantes de savoir qu'en des esprits apparemment conformes aux convictions qui leur ont été inculquées, politiques ou religieuse, le travail souterrain de la conscience a transfiguré des hommes qui sont devenus (…) des porte-parole du genre humain"

 

 

La trinité humaine

 

 

(…) "Cette complexité individuelle est un des trois termes de la trinité complexe individu/société/espèce qui définit l'humain. (…) Ainsi les individus sont générés par l'espèce et ils la génèrent dans l'union sexuelle reproductrice. Les interactions entre individus génèrent la société mais celle-ci rétroagit sur les individus qui intègrent en eux son langage et sa culture, et elle accomplit par là leur pleine humanité. (…) Nous possédons notre vie et nos gènes, mais nous sommes possédés par leur force organisatrice qui opère le fonctionnement de notre cœur, de nos poumons, de nos artères, de notre système digestif."

 

 

V. Mes expériences politiques : dans le torrent du siècle

 

 

(...) "N'ayant aucune conviction préétablie, les opinions contraires favorisaient un scepticisme que m'avait apporté la lecture d'Anatole France. Puis je me suis fait en ces ces années tourmentées ma propre culture, qui resta la base de mes idées politiques successives jusqu'à aujourd'hui. Elle intégrait d'une part la tradition humaniste française, de Montaigne à Romain Rolland en passant par Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau, Hugo, d'autre part l'humanisme russe de Tolstoï et surtout de Dostoïevski, qui comporte une sensibilité à la misère et aux tragédies humaines absentes de l'humanisme occidental (…) Cela enracina en moi une répugnance toujours intacte face au mépris ou au rejet ethnique, religieux, racial. (…) J'ai toujours voulu me situer au niveau universaliste de l'humanisme."

 

 

Les leçons de l'avant-guerre

 

 

"C'est rétrospectivement, après la guerre, que j'ai pris conscience du fait que les années 1930 avaient vu, à partir de la crise économique de 1929, se former un cyclone historique gigantesque qui s'était déchaîné de 1940 à 1945 sous forme d'une guerre mondiale. (…) Au cours de la quête de mes vérités politiques, je sentais en moi des pulsions contradictoires. La Révolution me semblait nécessaire mais dangereuse, la réforme me semblait nécessaire mais insuffisante. Je m'étais converti au pacifisme (…) et cette conviction me rendit aveugle au formidable impérialisme nazi menaçant l'Europe. J'ai poursuivi la quête de mes vérités politiques à travers mille tâtonnements, me ralliant finalement aux chercheurs d'une troisième voie qui surmonterait la crise économique et celle de la démocratie, et surtout éviterait fascisme et stalinisme."

 

 

Les leçons de la guerre et de l'Occupation

 

 

(…) "L'expérience inouïe de juin 1940 fut celle d'une France en décomposition. (…) Les catastrophes (et la pandémie du Covid en est une) suscitent deux comportements contraires, l'altruisme et l'égoïsme. (…) Un trait typique des désastres est la prolifération des rumeurs. (…) Une bonne partie de l'opinion française avait forgé sa propre conception qui à la fois rassurait et justifiait l'attentisme ; le pétaino-gaullisme. Pétain était le bouclier protecteur, de Gaulle l'épée libératrice. L'idée même de leur connivence circulait dans les conversations privées. (…) L'Occupation (…) montra une résistance massive, - non certes directement à l'occupant, mais à l'adversité créée par lui -,souvent passive aux vérités officielles. (…) La Résistance fut pour beaucoup, dont pour moi, une magnifique expérience de fraternité. La Libération fut un moment sublime, mais qui eut ses scories : tonte et honte des femmes ayant couché avec des Allemands, fausses dénonciations, acharnement épuratif transformant des péchés véniels en péchés capitaux . (...) La leçon à retenir de ce conflit est qu'il porta au paroxysme la barbarie de guerre et surtout la barbarie propre au nazisme."

 

 

Euphorie et désenchantement

 

 

(…) "Les gouvernements de coalition d'après-guerre instaurèrent effectivement des mesures sociales. (…) L'alliance Est-Ouest se transforma en guerre froide. (…) Ainsi sommes-nous passés de l'euphorie au désenchantement, de l'espérance à la crainte. (…) La suprématie américaine m'empêchait de comprendre que le système soviétique était le pire de la seconde partie du XXè siècle, tandis qu'ailleurs parfois, la démocratie pouvait tempérer les abus du capitalisme. (…) Lors de mon adhésion au communisme, j'avais occulté les pires aspects de l'URSS (…). Après le rapport Jdanov de 1947 condamnant toute littérature et toute culture indépendante (…) mes amis et moi dénoncions entre nous le crétinisme, le mensonge, le dogmatisme, les calomnies (…) du régime stalinien, sans comprendre qu'ils traduisaient sa nature propre.(...) Finalement, ce fut l'ignominie et l'imbécillité du procès Rajik en 1949 qui opérèrent en moi une rupture subjective qui devint objective par exclusion en 1951. J'avais pris conscience du caractère mystique, religieux du Parti. J'avais vu qu'ils transformaient des êtres initialement débonnaires, tolérants, en fanatiques obtus. (…) Il m'a fallu aussi concevoir ce qui fut le mal spécifique du XXè siècle : le totalitarisme du parti unique.(...) Et pourtant (…) un parti unique était seul détenteur des vérités anthropologiques et historiques, exerçait le contrôle de toutes les activités humaines, y compris dans la vie privée, avec le soutien d'une police toute-puissante à la fois soumise au parti et le soumettant à son pouvoir. (...) Au XXIè siècle, il est d'autant plus important de comprendre sa capacité à esclavagiser et domestiquer les esprits qu'il se forme actuellement tous les éléments d'un néototalitarisme dont le premier modèle s'est installé dans l'immense Chine. (…) Enfin ,ma démythification m'a permis de régénérer ma conception de la gauche, qui à mon sens doit toujours puiser simultanément en quatre sources : la source libertaire pour l'épanouissement des individus, la source socialiste pour une société meilleure, la source communiste pour une société fraternelle, la source écologique pour mieux intégrer l'humain dans la nature et la nature dans l'humain."

 

 

L'extraordinaire décennie 1950

 

 

(...) "Ces huit années d'événements non seulement inattendus, mais inouïs (comme la dénonciation de Staline par son successeur et l'effondrement de notre Ivè République) mettent en crise d'une part le communisme soviétique, d'autre part la démocratie issue de la Libération. (…) En coïncidence avec ces événements, je lance avec quelques amis la revue Arguments qui se donne pour mission de penser la crise du communisme, puis d'opérer une repensée généralisée, en intégrant les problèmes de la vie quotidienne et privée (l'amour).(...) C'est à un texte de Heidegger paru dans la revue que j'ai emprunté et fait mienne la notion "d'ère planétaire" pour désigner l'histoire humaine depuis la conquête des Amériques. Nous sommes intervenus dans la guerre d'Algérie en fondant le Comité des intellectuels contre la guerre en Afrique du Nord, légitimant l'indépendance de l'Algérie, tout en souhaitant des liens privilégiés avec la France. (...) Le génie politique de de Gaulle a été d'éviter à la France une dictature militaire, mais l'Algérie n'a pu y résister. Je sus resté déviant, incompris, insulté par ceux qui avaient quasiment sacralisé le FLN, comme par les partisans de l'Algérie française, ce qui me valut une tentative d'attentat de l'OAS. De même, quelques années plus tard, ma compassion pour le sort du peuple palestinien colonisé m'a valu, et me vaut encore, bien des incompréhensions, outrages et calomnies.  La leçon que j'en tire est qu'il faut accepter la solitude et la déviance quand la vérité des faits et l'honneur sont en jeu."

 

 

L'envers des Trente Glorieuses

 

 

"Le développement économique de l'Europe occidentale, commencé vers 1955, se poursuit jusqu'à la crise de 1973, constituant ce que Jean Forastié a appelé les Trente Glorieuses. Grâce à ce développement économique, le niveau de vie s'élève, mais la qualité de vie baisse, l'individualisme s'accroît mais les solidarités diminuent, les mobilités progressent (...), mais les contraintes techniques sont de plus en plus asservissantes, le bien-être matériel augmente en proportion d'un mal-être existentiel. (…) Le structuralisme apporte une méthode issue de la linguistique de Jakobson pour connaître les phénomènes humains, mais la notion de structure devenue souveraine élimine l'homme, le sujet, l'histoire. (...) Au cours de cette période de pensée complexe, ma culture très diversifiée et ma curiosité m'ont permis de détecter à l'état naissant des phénomènes encore imprévisibles. Comme après la Nuit de la Nation, en 1963, j'ai observé la formation d'une culture adolescente autonome, prémices de Mai 1968, révolte juvénile contre l'Autorité et brèche dans la ligne de flottaison de notre civilisation. (...) Je prends conscience du fait que les aspects négatifs de la civilisation occidentale ont progressé, tandis qu'ont régressé ses effets positifs. (...) Je tire de ces années la leçon qu'une progression économique et technique peut comporter une régression politique et civilisationnelle, ce qui à mes yeux est de plus en plus patent au XXIè siècle."

 

 

Prise de conscience écologique

 

 

"Les Trente Glorieuses s'achèvent avec le choc pétrolier de 1973, issu de l'embargo de pays du Moyen-Orient en réponse au soutien apporté à Israël pendant la guerre du Kippour. (...) J'ai alors cru en la construction d'une union européenne qui aurait pu devenir un exemple pacifique et démocratique pour le monde – jusqu'à ce que les déceptions successives m'amènent à abandonner mes espoirs. En 1972, un événement d'importance planétaire eut lieu : le rapport Meadows révélait le processus de dégradation de la biosphère dû au déferlement techno-économique, lui même dû à une soif inextinguible de profit. Cette dégradation n'affectait pas seulement la biodiversité végétale et animale, mais l'humanité entière, à travers la pollution des rivières, des océans, des villes, des sols livrés à l'agriculture industrielle, de l'alimentation issue de cette agriculture, des animaux parqués massivement et artificiellement nourris.(...) La conscience écologique ne progressa que très partiellement et très lentement (…) et malgré l'aggravation constante de la situation dans tous les domaines."

 

 

Crises et guerres

 

 

(…) "Le mérite de la présidence de François Mitterrand fut d'avoir opéré une alternance politique à la domination de la droite et d'avoir supprimé la peine de mort. (...) Un tournant historique mondial s'opéra dans les années 1980 (…) ; c'est le tournant néolibéral de Thatcher et Reagan, qui supprima tout frein au déchaînement du profit et entraîna un peu partout dans le monde la privatisation des services publics nationaux et l'énorme accroissement de la richesse des riches et celui de la pauvreté des pauvres. (...) La guerre de Yougoslavie me convainquit que la dislocation des empires, (...) en suscitant la naissance de nations comportant chacune des minorités ethniques ou religieuses, avait été l'un des désastres historiques du XXè siècle. Alors que les nations occidentales (France, Angleterre, Espagne) se sont formés en intégrant des peuples extrêmement divers au cours d'une histoire multiséculaire, les nouvelles nations se sont fondées sur une conception ethno-religieuse monolithique prônant l'épuration des minorités. Lors de la première intifada palestinienne (1987-1991), j'ai compris à quel point le Moyen-Orient était une zone sismique où s'affrontaient non seulement Israël et Palestine, mais aussi Orient et Occident, judaïsme, christianisme, et islam, intérêts pétroliers et droits des peuples, et à travers les puissances locales, les grandes puissances. (…) Dans tous ces conflits, il est un lien inséparable entre horreurs et erreurs. La mondialisation a véritablement commencé avec l'introduction du capitalisme dans l'URSS effondrée, avec le postmaoïsme de Deng en Chine, et avec la généralisation des communications instantanées par téléphone ou Internet entre tous les points du globe. Elle constitue un processus techno-économique d'unification de la planète. Mais elle a également suscité, en réaction, l'aspiration à une altermondialisation de solidarités."

 

VI. Mes expériences politiques : les nouveaux périls

 

 

(...) "J'ai entrepris l'énorme voyage à travers les connaissances pour dégager les principes d'une connaissance et d'une pensée complexes."

 

 

Science et politique

 

 

"Le formidable développement des sciences physiques et biologiques au XXè et XXIè siècles pose des problèmes éthiques et politiques de plus en plus graves. (…) Or les sciences ne connaissent aucun garde-fou éthique interne. (…) Les Etats s'emparent des pouvoirs de l'arme nucléaire, devenue une épée de Damoclès pour l'humanité. Le profit s'empare de la génétique. (...) "

 

 

Notre communauté de destins

 

 

"Dans mon livre "Terre-Patrie", j'étais conscient du fait que la mondialisation (...) avait créé ne communauté de destins entre les humains. (…) Puis j'ai de plus en plus mesuré les effets pervers de la mondialisation (…), de la domination universelle du profit, de la crise universelle des démocraties, de l'échec de presque toutes les révoltes contre les dictatures. (…) L'exemple de la Chine témoigne de la régression qui s'opère mondialement depuis les débuts du XXIè siècle. (…) Le retour a la barbarie est toujours possible. Aucun acquis historique n'est irréversible. "

 

 

Penser complexe

 

 

"Jamais le capitalisme n'a été aussi puissant, aussi hégémonique. Il a domestiqué l'agriculture devenue industrielle, la consommation sous influence publicitaire, les services ubérisés, le monde de l'information et de l'informatique sous l'emprise des GAFA. (…) En face, aucune force politique cohérente disposant d'une pensée-guide telle que celle que je préconise. (...) Et je n'oublie pas la nécessité de réviser ma pensée. (…)"

 

 

L'humanisme régénéré

 

 

"Toutes mes conceptions sont désormais anthropo-bio-éco-politiques. Elles relèvent (…) de la pensée complexe, mais aussi de (…) l'humanisme régénéré que j'expose dans "Changeons de voie". (...) Montaigne l'énonce lapidairement : "Je reconnais en tout homme mon compatriote" et "Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage." L'humanisme régénéré se fonde sur la reconnaissance de la complexité humaine. Il reconnaît la pleine qualité humaine et la plénitude des droits à tous les humains. (…) Il puise aux sources de l'éthique qui sont solidarité et responsabilité. Il constitue l'humanisme planétaire de la Terre-Patrie. (…) Être humaniste, c'est aussi ressentir au plus profond de soi que chacun d'entre nous est un moment éphémère de l' extraordinaire aventure de la vie qui a donné naissance à l'aventure humaine, laquelle, à travers créations, tourments et désastres, est arrivée à une crise gigantesque où se joue le destin de l'espèce. Dans l'univers physique et biologique, les forces d'association et d'union se combinent avec celles de disparition et de destruction.(...)"

 

 

VII L'erreur de sous-estimer l'erreur

 

 

Ma voie

 

 

"Kant écrivait que pour répondre à "Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ?, il faut connaître l'humain." A quoi j'ajoute qu'il faut connaître inséparablement les conditions sensorielles, cérébrales, spirituelles de la connaissance humaine et la connaissance des conditions historiques et sociales qui pèsent sur toute connaissance. D'où les deux volumes de "La Méthode" : "La connaissance de la connaissance" et "Les Idées". En fait, je n'ai cessé jusqu'à maintenant d'être étudiant, c'est à dire de continuer à apprendre. (…) Je dispose de la Méthode pour relier et intégrer les connaissances, et bien sûr examiner les conditions historiques de plus en plus graves que nous subissons. Mais au cours de cette aventure de connaissance inséparable de mon aventure de vie, j'ai sans cesse été tourmenté par le problème de l'erreur et de l'illusion."

 

 

Mes erreurs

 

 

"Je veux d'abord indiquer que le risque d'erreur et d'illusion est permanent dans toute vie humaine, personnelle, sociale, historique, dans toute décision et action, voire dans toute abstention, et qu'il peut conduire à des désastres. (…) La première erreur est le pacifisme de mon adolescence. (…) Mon erreur se fondait sur l'illusion que les concessions modéreraient et humaniseraient le nazisme. (…) J'oubliais ou ne souhaitais pas voir (…) qu'il s'agissait du déchaînement d'une puissance animée par une conviction de supériorité raciale, laquelle allait la conduire de victoire en victoire, de massacre en massacre, jusqu'au désastre. (…) Dès lors, la résistance in extremis de Moscou fin 1941, puis, aussitôt après, Pearl Harbour et le basculement des États-Unis dans une guerre devenue mondiale déterminèrent ma seconde grande erreur. (…) Éclairé (…) par le livre de Georges Friedmann De la sainte Russie à l'URSS, (…) je fis un chemin de conversion au communisme. (…) Mon livre Autocritique est une cure salutaire, un travail de conscience qui m'a rendu pour toujours allergique aux fanatismes, sectarismes, mensonges politiques, arguments vicieux ad hominem. (…) Mon séjour de six ans en Stalinie m'a éduqué sur les puissances de l'illusion, de l'erreur et du mensonge historique."

 

 

D'où vient l'erreur ?

 

 

(…) ""L'esprit scientifique se constitue sur un ensemble d'erreurs rectifiées", écrivait Bachelard. Les erreurs nous éduquent quand nous en prenons conscience. (…) L'erreur est inséparable de la connaissance humaine, car toute connaissance est une traduction suivie d'une reconstruction. Or toute traduction, comme toute reconstruction, comporte un signe d'erreur. A commencer par la connaissance des sens, comme la perception visuelle. (…) Or la perception peut être insuffisante (myopie, presbytie, surdité), elle peut être perturbée par l'angle de vision, la distraction, la routine, et surtout l'émotion. (…) Ainsi nos meilleurs témoins, nos sens, peuvent-ils nous tromper. Les idées et les théories sont des reconstructions intellectuelles, qui peuvent être non seulement erronées, mais illusoires. La mémoire est nouvelle source d'erreur, car elle est la reconnaissance d'une construction qui a laissé sa marque cérébrale. (…) La communication est source d'erreur. (…) Entre l'émetteur et le récepteur, le mal entendu et le mal compris peuvent même devenir source de conflit. (…) Le mensonge est évidemment source d'erreur quand l est cru. (…) Mais le pire mensonge (…) est le mensonge à soi-même. (…) Ce phénomène, très courant, nous cache à nous-mêmes des vérités peu flatteuses, honteuses ou gênantes. (…) Plus amplement, des millions de personnes furent dupées par la propagande de l'URSS qui cachait l'énormité de son système concentrationnaire et exaltait un paradis soviétique imaginaire. Des millions de personnes crurent que la révolution culturelle chinoise était une grande étape du progrès communiste, alors que c'était une folle hécatombe, faisant des millions de victimes.(...) Du reste, le propre des théories scientifiques est d'être réfutables, et le propre de la vitalité scientifique est d'accepter le conflit des théories et des idées. Autrement dit, la science n'élimine pas l'erreur mais reconnaît sa possibilité en son sein. Il n'y a aucun refuge à la Vérité absolue éliminant toute erreur, sauf dans la Théologie et dans la Foi du fanatique. (…) Je pense qu 'il ne faut pas cesser de s'informer, de s'instruire et de vérifier périodiquement ses connaissances. (…) L'histoire humaine est relativement intelligible a posteriori mais toujours imprévisible a priori. La difficulté de circonvenir les complexités est également source d'erreurs. (…) Nos savoirs sont disjoints et compartimentés en disciplines closes. (…)"

 

 

L'écologie de l'action

 

 

(…) "La conscience que toute action doive être conduite selon une stratégie modifiable en fonction des aléas ou de nouvelles informations est nécessaire. (...)"

 

 

Les maladies de la rationalité

 

 

"Nous pensons très justement que l'accord entre la raison – fondée sur la déduction et l'induction – et les données sensorielles sur le monde extérieur constitue une connaissance pertinente. Toutefois, une théorie rationnelle tend à se refermer en dogmes quand elle ignore les nouvelles données qui l'infirment et qu'elle rejette sans examen les arguments inverses. Le dogmatisme est une maladie sclérosante de la raison, qui doit être toujours ouverte sur une possible réfutabilité. La raison comporte également le risque de la rationalisation, qui est une construction logique, mais à partir de prémisses fausses.(...)"

 

 

L'aveuglement paradigmatique

 

 

"Dans "La Méthode III", je montre comment la rationalité est inconsciemment guidée par un paradigme qui contrôle l 'organisation de la connaissance et impose la disjonction et la réduction comme modes de connaissance des ensembles et phénomènes complexes. (…)Disjonction : (…) La compartimentation des savoirs en disciplines closes empêche de voir que les phénomènes sont liés entre eux. (…)Réduction : (…) Chaque organisation d'éléments divers en un tout produit des qualités qui n'existent pas dans ces éléments séparément : les émergences. (…)"

 

 

Connaissance pertinente

 

 

(...) "Savoir s'étonner et s'interroger sur ce qui semble normal est évident. (…) La problématisation engendre le doute, véritable détoxifiant de l'esprit, lequel doit aussi savoir douter du doute. Le doute engendre l »esprit critique, qui n'est tel que s'il est aussi autocritique. Premier impératif : contextualiser tout objet de connaissance. (…) Tout être vivant nourrit son autonomie en puisant énergie et information dans son contexte écologique et social et ne peut être considéré isolément. Deuxième impératif :(...) reconnaître la complexité. (…) Troisième impératif : (…) savoir distinguer ce qui est autonome ou original et savoir relier ce qui est connecté ou combiné. (…) L'éducation (…) est cette préparation à la vie qui est un jeu ininterrompu de l'erreur et de la vérité (...)"

 

 

Credo

 

 

"Parfois je suis submergé par l'amour de la vie. (…) Parfois, je suis submergé par la cruauté de la vie. (…) Puis je réussis à réunir, maintenir, lier indissolublement les deux vérités contraires. La vie est cadeau et fardeau, la vie est merveilleuse et terrible. Ainsi en est-il de l'univers tel que nous le connaissons désormais. (…) Il est à notre science expansion, chaos, explosions ou tamponnements d'étoiles, avalement d'astres par d'incroyables et innombrables trous noirs, et enfin destruction et désintégration irrévocables. (…) Tant de bonté, de générosité, de dévouement, tant de méchanceté, de vilenie, d'égoïsme. Tant d'intelligence, d'astuce, de génie créateur, tant de bêtise, d'aveuglement , d'illusions et d'erreurs. (…) Ce double et multiple aspect, cette complexité dans tout ce qui est – depuis la particule, qui est aussi une onde, jusqu'à l'âme humaine, inséparable des interractions entre milliards de neurones -, voilà ce qui est toujours présent à mon esprit. (...) A l'âge de treize ans, me sont venues deux révélations contradictoires qui m'ont marqué à jamais : le doute et la foi. A la lecture du roman d'Anatole France « Le crime de Sylvestre Bonnard » le "scepticisme souriant" m'envahit comme étant ma Vérité. A la lecture de "Crime et Châtiment" de Dostoïevski, je découvris le combat et la complémentarité entre la foi et le doute. (…) Je reçus de cet auteur les messages de compassion et de complexité humaine. ? La compassion pour les humbles, les humiliés et offensés ne m'a jamais quitté. (…) Je crois aussi à la possible rédemption de l'assassin.(...) Montaigne a approfondi mon scepticisme et m'a incité à l'auto-examen, puis Voltaire et Rousseau, complémentaires dans leur antagonisme, de même que les Lumières et le romantisme, la rationalité et le mysticisme (sans Dieu), l'invisible et le visible. (…) Chacun porte en soi le double impératif complémentaire du Je et du Nous, de l'individualisme et du communautarisme, de l'égoïsme et de l'altruisme. (…) Je dirai enfin que la conscience de la complexité humaine conduit à la bienveillance. (…) Je veux ajouter que tout ce que j'ai fait de bien a d'abord été incompris et mal jugé. (…) Il est bon d'être bon, on se sent bien d'être pour le bien. (…) Ma leçon ultime, fruit conjoint de toutes mes expériences, est dans ce cercle vertueux où coopère la raison ouverte et la bienveillance aimante."

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Edgar_Morin

 

 

.Matsuo Bashô :Trois haïkus

Estampes japonaise oiseaux

Ichieisai Yoshitsuya

 

 

春もやゝけしきとゝのうのふ月と梅
 
Lentement le printemps
parfait son ambiance -
Lune et fleurs de prunier
 

 

 

土手の松花や木深き殿造り
 
Pins et fleurs en bordure de jardin
Votre maison semble être
au milieu d’une forêt profonde
 


 

入かかる日も程々に春のくれ
 
Le soleil splendide
entre chien et loup
Soir de printemps

 

Merci à Pierre-Yves Caër d'avoir su poétiser nos confinements.

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Matsuo_Bash%C5%8D

 

 

 

 

 

.Abdennour Bidar :Lettre ouverte au monde musulman _2015

 

Citation bouddha

Hassan Massoudy "Que l’homme surmonte la colère par l’amour."   Bouddha — Ve s. av. J.C.

 

 

"Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin, de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde de mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale."…

 

… "Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : Daesh."…

 

… "LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? Pourquoi a-t-il pris le masque de l’islam et pas un autre ?"…

 

… "Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de tes propres tripes, le cancer est dans ton propre corps. Et de ton organisme malade, il sortira dans le futur autant de nouveaux monstres – pires encore que celui-ci – aussi longtemps que tu refuseras de regarder cette vérité en face, aussi longtemps que tu tarderas à l’admettre et à attaquer enfin cette racine du mal !"…

 

"Même les intellectuels occidentaux, quand je leur dis cela, ont de la difficulté à le voir : la plupart d’entre eux ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent : « Non, le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc."

 

"Ils vivent dans des sociétés si sécularisées qu’ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière et économique mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière !"…

 

… "Mon cher Islam, tu as construit l’édifice entier de tes dogmes, de tes lois, de tout ton univers religieux sur la dissimulation d’un secret – un secret trop colossal pour toi, et que tout système religieux a servi à cacher pour mieux l’ignorer."…

 

… "Une longue fuite en avant, les oreilles bouchées, pour ne pas assumer l’inspiration trop sublime de Mohammed. Car celui-ci a bel et bien dit quelque chose de si puissant, de si prodigieux – porteur d’un tel cataclysme spirituel, d’un tel scandale métaphysique – que tes théologiens, tes docteurs, tes juristes et même tes poètes ou tes initiés ont passé leur temps au fil des siècles à enfermer cette lumière trop lumineuse sous des tonnes et des tonnes de terre ! Ils l’ont même emmurée comme une trop sublime prisonnière, à perpétuité derrière les pierres et les tentures noires de la Kaaba pour la rendre inaccessible aux foules de pèlerins…"…

 

… "C’est l’inspiration du Coran qui fait de l’être humain le khalife de Dieu sur terre… Toi l’Islam, tu as continuellement minimisé et occulté cette signification. Aucune de tes interprétations ne lui fait justice, même de loi."…

 

… "L’homme khalife de Dieu est littéralement son héritier, son successeur ! Celui auquel Allâh – le nom suprême que tu donnes à Dieu – confie en attendant qu’il en soit digne un jour l’héritage de la royauté créatrice sur l’univers… Le Coran nous dit que l’homme est appelé à grandir jusqu’à ce qu’il devienne créateur. Mais comment aurais-tu pu entendre cela ? Tous ceux qui chez toi voulaient faire de Dieu un maître éternel, tous ceux aussi qui voulaient conserver leur pouvoir sur d’autres hommes, ne pouvaient pas entendre – ni accepter – cette idée que tout être humain doit être rendu suffisamment libre, suffisamment maître de sa vie et de son destin pour être un jour le créateur de sa vie et non plus la créature ou l’esclave de quiconque."…

 

… "Il se pourrait bien en effet que l’heure de succéder aux dieux soit justement ce qui arrive à notre condition humaine en train de se déconditionner de toutes parts. Là où il y a peu encore nous étions conditionnés, déterminés, soumis aux lois de l’espace et du temps, nos capacités soudain font un prodigieux bond en avant et plusieurs de nos limites jusque là infranchissables ne le semblent plus : avec la génétique, la médecine régénérative, les interfaces possibles qui se multiplient entre l’homme et la machine, etc., voilà que les scientifiques eux-mêmes osent nous parler d’immortalité !

 

"Faut-il pour autant se réjouir ? Le problème – énorme – est que si nous sommes en train de devenir quelque chose comme des dieux c’est pour l’instant sans aucun but spirituel ! Et le plus souvent, hélas, pour le pire d’un accroissement aveugle de puissance, et de volonté de puissance !"…

 

… "Toutes nos crises de civilisation sont les symptômes que c’est bien en effet quelque chose de cet ordre-là, absolument inédit et radical, qui est en train de se produire."…

 

… "Notre puissance d’agir de titans, de jeunes dieux inconscients nous fait dépasser une à une toutes nos anciennes limites mais de façon anarchique, matérialiste et destructrice : destruction de la nature par notre chimie qui l’empoisonne, destruction de nos équilibres sociaux par une explosion de notre capacité à produire de la richesse telle que la vieille cupidité devient elle-même sans limites, destruction de l’humanité peut-être si demain l’homme augmenté dont parle le transhumanisme devient un post-humain qui remplace notre espèce !"…

 

… "Ma Oumma (communauté des musulmans), c’est l’humanité. L’humanité de ces femmes et ces hommes de progrès qui portent en eux la vision du futur spirituel de l’être humain."…

 

… "Ils ont bien compris que ce ne sont là [les terroristes] que les symptômes les plus graves et les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion : prison morale et sociale d’une religion dogmatique, figée, et parfois totalitaire ; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté ; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion ; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses ; incapacité enfin à sortir de la conviction farouche, incrustée chez la plupart de tes fidèles et jamais remise en question, que l’islam est la religion supérieure à toutes les autres, qui n’a et n’aura jamais de leçon à recevoir de personne, ni jamais le moindre enrichissement spirituel à attendre de l’extérieur !"…

 

… "Depuis le XVIIIè siècle en particulier, il est temps de te l’avouer enfin, tu as été incapable de répondre au défi de l’Occident. Soit tu t’es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression intolérante et obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l’intérieur de tes frontières – un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l’Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit, tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité - je veux parler de cette frénésie de consommation, ou bien encore de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie désormais mondiale qu’est le culte du dieu Argent."…

 

… "Où sont tes grands penseurs, tes intellectuels dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l’Inde à l’Espagne ?"…

 

… "Tu as choisi de définir l’islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’Etat que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d’imposer que l’islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu’ "il n’y a pas de contrainte en religion" (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son appel à la liberté l’empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ?"…

 

… "Et il y a tant de ces familles, tant de ces sociétés musulmanes où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne de près ou de loin la religion reste ainsi quelque chose qui ne se discute pas ! 

 

"Or cela, de toute évidence, n’est pas imposé par le terrorisme de quelques fous, par quelques troupes de fanatiques embarqués par l’Etat islamique. Non, ce problème-là est infiniment plus profond et infiniment plus vaste. Mais qui le verra et qui le dira ? Qui veut l’entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n’entend plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale !"

 

"Il ne faut pas que tu t’illusionnes, ô mon ami, en croyant et en faisant croire que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste, l’islam aura réglé ses problèmes. Car tout ce que je viens d’évoquer – une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent, pas toujours mais trop souvent, l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam de la tradition et du passé, l’islam déformé par tous ceux qui l’utilisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? Cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement vie spirituelle et liberté, cette révolution sans retour qui prendra enfin acte que la religion est devenue un fait social parmi d’autres partout dans le monde, et que ses droits exorbitants sur la vie humaine n’ont plus aucune légitimité !"…

 

 

… "Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l’un de ces antres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d’un bien ou d’un mal, d’un licite (halâl) et d’un illicite (hâram) que personne ne choisit mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, contre les « mauvais croyants », contre les minorités chrétiennes ou autres, contre les penseurs et les esprits libres, contre les rebelles – de telle sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du jihad."…

 

 

… "Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, que tu réformes chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’est pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. 

 

 

Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela. Tu ne peux plus faire moins que ta révolution la plus complète. En te débarrassant méthodiquement de toutes les métastases de ton cancer religieux qui menace ta civilisation toute entière : fondamentalisme, intégrisme, radicalisme, antisémitisme, machisme, littéralisme, et tous les autres « ismes » de l’obscurantisme dont tu souffres aujourd’hui et qui caractérise toutes les religions dans les périodes les plus noires de leur histoire !"…

 

 

… "Tu t’enfermes d’autant plus dans le déni de ta propre responsabilité de ce qui t’arrive que tu as trouvé un coupable idéal : cet Occident impérialiste et matérialiste qui, au XIXè siècle, t’a envahi et asservi brutalement par sa colonisation. Cet Occident dont l’Amérique est le tyran surpuissant, dont les armes te dévastent au nom d'une soi-disant "guerre du bien contre le mal" derrière laquelle il voudrait dissimuler – mais qui est dupe ? – la défense de ses intérêts économiques. Cet Occident qui réduit à la misère, à la servitude, aux périls de l’exode migratoire, les peuples de ce Sud où tu as le malheur de te trouver, en leur confisquant leurs richesses par l’intermédiaire de la corruption et la complicité systématique de leurs propres chefs – tes propres dirigeants, tes propres monarques. Cet Occident qui laisse Israël humilier toujours plus les Palestiniens en leur refusant le droit d’un Etat, en les enfermant dans une véritable ségrégation, en les laissant entre les mains de ce Hamas issu de ton cancer et qui, en proclamant qu’il veut détruire l’Etat juif, sacrifie la population palestinienne dans la spirale maudite de l’agression perpétuelle et de sa vengeance interminable."…

 

 

… "Tu voudrais bien pouvoir, l’esprit tranquille, enfermer l’Occident dans la caricature d’un matérialisme, d’un athéisme, d’un individualisme où, certes, il s’est beaucoup vautré lui-même et qui finit aujourd’hui par faire disparaître toutes ses grandes conquêtes !

 

 

"Tu le sais sans te l’avouer, la critique de l’Occident n’est pas si facile. Il est épuisé, il s’est beaucoup contredit, il a causé de terrifiantes destructions, mais sa complexité prodigieuse est d’avoir aussi fait avancer l’humanité tout entière à pas de géant depuis plusieurs siècles avec ses droits de l’homme et son progrès scientifique. Et plus encore avec la "sortie de la religion" qu’il a initiée, et à laquelle tu persistes à ne rien comprendre !"

 

"Cette "sortie de la religion" se poursuit malgré ce que certains appellent le "retour du religieux". Car jamais plus la religion ne retrouvera quelque part dans la civilisation humaine son ancienne position centrale."…

 

… "Tu as été incapable de concilier de façon cohérente et durable tes propres héritages humanistes avec ceux de la modernité occidentale. Un exemple, l’un des plus terribles pour toi : au lieu de t’emparer vraiment du trésor extraordinaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, tu l’as largement contredite en 1990 par une Charte islamique des droits de l’homme, signée par 57 de tes états, dans laquelle le principe fondamental de la liberté humaine vis-à-vis de la religion est nié par l’affirmation que « l’islam est la religion naturelle de l’homme » !"…

 

… "Tu ne veux pas lâcher parce que grâce à ta religion tu as des convictions absolues, des biens sacrés auxquels tu tiens plus qu’à tout le reste. Pour toi le sens ultime de la vie est clair, assuré, et cela n’a pas de prix pour l’être humain qui a toujours eu peur que la vie n’ait pas de sens. Tu as des certitudes qui te sauvent de l’angoisse que notre existence ne mène nulle part sauf au néant de la mort. Tu possèdes un sacré, et tu vois qu’en face de toi l’Occident, lui, n’arrive plus à sacraliser grand chose – pas même avec assez de force cette dignité humaine qui est au centre de ses droits de l’homme ! Le sacré humain, le sacré terrestre que l’Occident moderne a mis au centre de sa civilisation est trop mal en point. Il n’arrive pas à faire pleinement resplendir la dignité humaine, à en faire une valeur absolue : au lieu de réussir à la faire respecter comme sacrée, il a engendré un monde de scandaleuses inégalités ; et hier comme aujourd’hui il rend trop de peuples esclaves de sa domination et de sa prospérité pour que ses belles paroles sur le respect de l’être humain impressionnent encore quiconque. Qui croit donc aujourd’hui que cet Occident a encore un sacré digne de ce nom, ou bien plutôt qu’il est encore digne de ce sacré humain qu’il a prétendu instituer ?"…

 

… "Si je te parle aussi longuement de l’Occident, mon ami, c’est parce qu’aujourd’hui vous êtes au bord du même gouffre. Vos deux systèmes de civilisation sont dans un état comparable d’épuisement généralisé, vos systèmes d’organisation et de compréhension du monde humain sont périmés. Et les autres civilisations de la Terre ne valent guère mieux que vous deux parce que nous arrivons tous à la fin d’une très longue période – peut-être aussi longue que ce que nous appelons la période historique de l’humanité, sortie de la préhistoire. Une période où les hommes se sont organisés en territoires, peuples, sociétés, cultures et civilisations distinctes, qui avaient des relations entre elles mais qui étaient à peu près autosuffisantes ou tout du moins autocentrées. Ce n’est plus possible. Avec la mondialisation, les maux de l’une sont devenus les maux de l’autre et les ressources des unes et des autres doivent apprendre à se mutualiser pour faire civilisation toutes ensemble à l’échelle de la planète. Je te dis cela pour te faire comprendre que tu ne t’en sortiras pas tout seul, que tu ne seras plus jamais autosuffisant ni conquérant, et que pour guérir de ton cancer tu n’auras pas d’autre choix que de l’affronter avec cet Occident que tu détestes et que tu envies à la fois, cet Occident dont tu voudrais ne plus sentir le mépris ! Vos deux cancers guériront ensemble ou ne guériront pas. Quant à l’Inde, la Chine, et toutes ces civilisations de la planète qui elles aussi avaient réussi jusqu’ici à se développer de façon autonome, elles vont devoir entrer à leur tour dans cette humble logique de la contribution globale, du partage mondial de leurs crises, de leurs maladies et de leurs remèdes."…

 

… "Comme le disait Blaise Pascal, mon compatriote du centre de la France, "il y a en l’homme quelque chose qui passe infiniment l’homme". Il y a chez l’être humain de l’infini qui le traverse, qui l’écrase et qui le soulève, qui l’accable et qui l’exalte, qui fait de lui "le milieu entre rien et tout", qui le fait roi immortel de l’univers et poussière qui retournera poussière, qui le fait si puissamment créateur et si fragile, si vulnérable, si misérable à la fois. L’infini – qu’on appelle Dieu ou cosmos – est la seule mesure à la démesure de l’être humain.

Le crime de l’Occident moderne est d’avoir coupé tous les liens qui reliaient l’être humain à l’infini qu’il porte en lui-même et qui l’attend au-delà de lui-même."…

 

… "L’Occident a dit : "l’individu, l’individu, l’individu" sans vouloir entendre ce qu’ont enseigné toutes les sagesses ancestrales, la sienne et celle de toutes les autres civilisations : un être humain n’est rien sans les autres. Rien sans l’amour, l’éducation, le secours des autres. Aucun de nous ne devient humain tout seul. Aucun de nous n’existe par lui-même, et donc aucun de nous ne peut exister pour lui-même – il faut donner à mesure de ce qu’on a reçu, rendre plus humain encore le monde qui nous a élevés comme des êtres humains. Contre cette évidence universelle du besoin des autres, de la dette d’humanité qui entraîne le devoir d’humanité."…

 

… "Nous ne pouvons vivre de façon pleinement humaine que dans un système de fraternité. La fraternité est notre écosystème."…

 

… "Tes filles et tes fils, mon cher Islam, tiennent à leur religion historique parce qu’elle leur donne un lien puissant à l’infini. Les musulmans trouvent dans la prière, la lecture du Coran, le jeûne, le pèlerinage, le fait d’égrener leur chapelet, le lien sacré sans lequel l’humanité en nous est morte."…

 

… "Mais il faut que tu t’alarmes enfin, de toute urgence, des ravages causés dans les rangs de tes fidèles par la contamination de certaines idéologies religieuses qui dégradent à grande échelle la qualité de ce lien sacré!  Comme le salafisme par exemple dont les ramifications vont de l’Afghanistan au Yémen, du Maghreb aux communautés musulmanes d’Occident, et qui ne cesse de répandre toujours plus loin le poison d’une religion réduite à la rigidité d’une vision binaire (le bien/le mal) et agressive vis-à-vis de ceux qui voudraient conserver un rapport intelligent et libre à la religion de Mohammed. La sphère d’influence de cette pratique religieuse bornée et intolérante est telle désormais que tu te retrouves trop souvent dans l’extrême inverse de celui où s’est égaré l’Occident : tandis qu’il a tranché le lien sacré entre l’homme et l’infini, toi tu étrangles l’homme avec ce même lien de l’infini !"…

 

… "Cette déresponsabilisation partagée est en profondeur le véritable épicentre de tout votre "choc des civilisations". C’est le point de collision central de vos deux plaques tectoniques de civilisation. Tout le reste de vos conflits n’en est que la réaction en chaîne indéfinie… Nos deux mondes, et toutes les autres civilisations avec eux, doivent donc d’urgence se réunir dans une discussion mondiale pour réapprendre tous ensemble à restaurer ce lien essentiel. Notre civilisation humaine doit comprendre que cette discussion mondiale sur la relation au sacré est – plus encore que toutes les autres relations économiques, politiques, sociales, etc. – la clé de la paix et de notre progrès d’humanité pour les siècles qui arrivent."…

 

… "Je suis frappé de voir, ici en France et partout ailleurs, à quel point on fait parler des « maîtres de religion » au nom de l’Islam, comme si les musulmans étaient un troupeau qui devait être éternellement gardé par des bergers ! Etonné de l’obstination avec laquelle les pays occidentaux s’imaginent que pour parler au nom de la culture musulmane il faudrait être un gardien du culte !"…

 

… "Cela fait trop longtemps que ta méditation sur Dieu est en panne, qu’elle répète et ressasse stérilement la même chose…Permets-moi donc de te rappeler une de tes plus vieilles intuitions, commune d’ailleurs aux différentes traditions spirituelles du monde : Dieu et les hommes ne seraient pas séparés, le divin et l’humain seraient ensemble les deux faces d’une même réalité. Deux expressions d’un Ego créateur unique, présent en chacun de nous et qui grandirait jusqu’à l’infini grâce à l’intensité et à la qualité de nos liens. Le nom de Dieu désigne un être chez qui cette croissance est achevée. 

 

"Que l’on croit en l’existence d’un dieu ou pas, son nom désigne une puissance créatrice infinie et un lieu infini, la convergence de tous les liens, le cœur infini où arrivent tous les liens et d’où tous s’élancent comme autant de traits de lumière qui donne la vie !"…

 

… "Nos vies spirituelles doivent déborder demain - très largement – le cadre religieux. Cherchons tous les bons liens possibles. Apprenons à cultiver chaque lien quotidien comme un moment de vie spirituelle : un paysage que l’on contemple, un arbre que l’on touche, des enfants que l’on regarde jouer, quelqu’un que l’on serre dans ses bras, une cause défendue avec d’autres, une discussion collective, une rêverie vers le fond de nous-mêmes, une prière à tel dieu, une prière sans dieu, peu importe. Dans tous les bons liens, même les plus petits , circule l’énergie de vivification dont nous avons besoin."…

 

… "Chaque être humain sur la planète doit être éduqué, instruit, soutenu, impliqué dans la vie sociale de telle sorte qu’il puisse non seulement conduire sa vie selon ses propres choix mais parvenir à cet accomplissement spirituel de voir s’éveiller en lui le cœur créateur qui est sa singularité, son unicité, ce génie le plus personnel dont la révélation reste hélas toujours réservée à quelques individus d’exception mais qui est en réalité le potentiel profond de tous les êtres humains. Après les luttes du XIXè et du XXè siècle pour les droits sociaux et politiques, commençons la lutte pour les droits de l’Ego créateur en chacun de nous !"…

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Abdennour_Bidar 

 

.Georges Moustaki :Aphorismes _1974

Tommy

Tommy Ingberg

 

 

Quand nous avons dépassé les savoirs

Alors nous avons la connaissance

La raison fût une aide

La raison est l'entrave

Quand nous avons dépassé les velléités

Alors nous avons le pouvoir

L'effort fût une aide

L'effort est l'entrave

Quand nous avons dépassé les jouissances

Alors nous avons la béatitude

Le désir fût une aide

Le désir est l'entrave

Quand nous avons dépassé l'individualisation

Alors nous sommes des personnes réelles

Le moi fût une aide

Le moi est l'entrave

Quand nous dépasserons l'humanité

Alors nous serons l'homme

L'animal fût une aide

L'animal est l'entrave

Quand nous dépasserons l'humanité

Alors nous serons l'homme

L'animal fût une aide

L'animal est l'entrave

L'animal fût une aide

L'animal est l'entrave

L'animal fût une aide

L'animal est l'entrave

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Moustaki

 

.Fethi Benslama :L'idéal et la cruauté _2015

Mona hatoum mine d art

Mona Hatoum_Mine d'art

 

 

"Le monde musulman connaît aujourd’hui une guerre civile généralisée dont l’objet est son sujet : le musulman en tant que tel."(…)

 

 

"Ce phénomène s’observe à travers des clivages massifs et flagrants dans les manières d’être et de paraître, dans les présentations et les représentations de soi au sein de populations qui partagent le même espace de vie. Les marques corporelles et les codes vestimentaires différents, tels que voilée / dévoilée, barbu / glabre n’en sont que les signes les plus visibles. Les habitants d’un même pays, d’une même ville, les membres d’une même famille peuvent témoigner de divergences systémiques quant à leur rapport à la mémoire et à la perception du présent, au savoir et à la vérité, au droit et à la souveraineté, à la jouissance et aux interdits, de sorte qu’ils sont exposés en permanence à des dissentiments, voire des inimitiés, aux limites de la coexistence. Dans bien des cas, c’est l’individu qui porte la discordance dans un combat intime contre lui-même, aux limites de la dissociation. Cette guerre constitue la condition de la vie psychique des musulmans sur le plan individuel et collectif, à l’époque contemporaine."(…)

 

 

"Je situe l’accélération de la divergence subjective autour des années 1920-1930, lorsque la rencontre du monde musulman avec les Lumières au début du XIXè siècle a abouti à une césure irrémédiable. L’adoption de certaines inventions culturelles et politiques séculières chez une partie des élites, opposée à une autre partie conservatrice des traditions religieuses, a connu son point de rupture avec l’abolition du califat en 1924, la fin du dernier empire islamique et l’instauration de l’Etat laïc turc à la place du règne ottoman qui avait duré 624 ans. Ce triple événement en un (abolition, chute, substitution) a produit un effet de disjonction des idéalités pour toute une civilisation. Aux yeux de beaucoup de musulmans, c’est une catastrophe qui a interrompu la succession souveraine dans l’islam, le calife étant symboliquement le vicaire du prophète, depuis les origines. Sans principe de souveraineté islamique, il n’y a plus de sujet politique universel de la communauté musulmane. Pour d’autres musulmans partisans des Lumières, l’acte de Kamal Atatürk a libéré l’espace du mythe théologico-politique, permettant à leur monde de rejoindre la réalité nationale des Etats modernes. (…)"

 

 

"Et il est vrai que sa disparition [du califat] a amorcé le déclin de l’infrastructure juridique de l’islam : la charia. Le trauma turc ne cessera de propager une onde mélancolique et vengeresse, dont on trouve l’écho dans les idéologies islamistes. La restauration du califat est en effet, l’un des buts princeps de leur combat." (…)

 

 

"Il faut rappeler que c’est dans cette période, en réaction aux prémisses et aux conséquences des événements de 1924, que les théories islamistes ont été élaborées et que les mouvements associant la prédication et la conquête du pouvoir ont vu le jour, tels les Frères musulmans en 1928. On peut dire que ces théories sont les recueils des effets traumatiques de ‘abolition du califat, et de son inscription comme blessure infligée à l’idéal islamique dans les consciences de beaucoup de musulmans ; blessure d’autant plus cruelle que, dans la plupart des contrées colonisées de l’époque, les musulmans sont passés de la position de maître à celle de subalternes chez eux." (…)

 

 

"La désactivation de Dieu dans la référence de l’Etat a frappé de stupeur. La laïcisation du pouvoir a infligé une cassure qui sépare le droit et la théologie, ce qui implique la subversion de tout le régime de la jouissance. Un nouveau texte a fait effraction dans le corpus des sujets musulmans. Il faut souligner ici l'effet de souffle à la fois sur le plan réel et sur le plan symbolique. En même temps que le dépeçage de l’empire ottoman s’inscrivait dans la réalité géopolitique (dépeçage décidé par les accords secrets Sykes-Picot (1916) entre la Grande-Bretagne et la France, à la suite de la défaite des Ottomans lors de la première guerre mondiale), donnant lieu à une multiplicité d’Etats nationaux, l’abolition du califat a disloqué la clé de voûte du principe de souveraineté unique et de son ordre symbolique." (…)

 

 

"L’impératif de la réparation a pris la forme de mots d’ordre dans les idéologies islamistes, tels que : "L’islam est la solution", "L’islam a réponse à tout". Dans l’offre des recruteurs pour le jihadisme, la fusion des souffrances individuelles des candidats avec celle de l’idéal blessé est le ressort le plus puissant vers le sacrifice et la gloire." (…)

 

 

"Si elle s’est imposée [la question : que sommes-nous aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’être musulman ?] avec la puissance de propagation qui la fera parvenir jusqu’à présent, c’est qu’une brisure s’est produite dans le socle d’une constante vieille de 1400 ans, celle de l’évidence d’une communauté musulmane et de son sujet qui a cessé d’aller de soi (…)"

 

 

"En effet, le but des mouvements islamistes avec le concours de l’Arabie saoudite, qui les a considérablement financés et instrumentalisés, est d’imposer une définition du musulman, donc de s’emparer du pouvoir de décider qui l’est ou ne l’est pas et par conséquent de s’octroyer l’insigne privilège de parler au nom de l’islam, autrement dit occuper la position souveraine vacante." (…)

 

 

"Le pétrole et le wahhabisme ont créé le matériau identitaire qui s’est avéré plus puissant à freiner l’histoire. C’est un fait que l’islamisme est parvenu à différer l’accomplissement d’une bascule anthropologique majeure du monde musulman, à quelques exceptions près, au prix d’une lente et cruelle décomposition qui se déroule sous nos yeux." (…)

 

 

"Pour l’idéologie islamiste, il y a deux sortes d’ennemis : l’ennemi extérieur (l’Occidental, le colonial, etc.) et l’ennemi intime, celui qui est à l’intérieur du musulman, qui sépare le musulman du musulman de dedans. (…) « L’autre est (…) "le musulman séparé" de la communauté confessionnelle, autrement dit celui qui s’est désidentifié du principe souverain, de son idéal, de sa législation : la charia." (…)

 

 

"Le surmusulman est appelé à se sur-identifier au musulman exemplaire (le prophète) et ancestral (salaf, d’où le salafisme), pour échapper aux tourments de n’ être pas assez musulman. Pour le surmusulman, le musulman séparé (désidentifié) est en quelque sorte un sous-musulman. Il s’ensuit des conséquences dévastatrices, lorsqu’on passe dans le domaine du jihadisme : l’autorisation du meurtre, des massacres et autres supplices donnés en spectacle à ces musulmans qui n’en méritent pas le nom. Dans sa radicalité, l’offre de devenir jihadiste proposée à des jeunes se fonde sur le ressort subjectif et politique du surmusulman." (…)

 

 

"À ces deux notions de désentification et de sur-identification, il faut ajouter celle de réidentification qui marque le processus de passage entre les deux précédents. La réidentification est une opération psychique qui intervient lorsque le désitentifié se convertit à la croyance qu’il a quittée (ce qu’on appelle born again), ou ne lui a pas été transmise par la génération précédente." (…)

 

 

"Il faut ajouter un quatrième terme dans cette logique des identifications, la plus redoutable sans doute, celle que l’on pourrait qualifier d’in-identification, à la figure humaine autorisant la cruauté sans limite" (…)

 

 

"(…) La contenance pulsionnelle assurée par les mécanismes traditionnels ne tient plus devant le harcèlement des tentations propres au monde de la marchandise sans frontières."(…)

 

 

"(…)cOn assiste dans tous les pays musulmans à un accroissement vertigineux du sentiment de culpabilité, du besoin de s’infliger des contentions pulsionnelles et des autopunitions ; Alors qu’il y a des dictatures presque partout, on éprouve le besoin d’en créer à l’intérieur de soi-même." (…)

 

 

"(…) La question de la valeur ( en arabe qîma, pl qyam) est au cœur de la guerre des subjectivités et des discours qui l’alimentent de toutes parts dans le monde musulman, depuis un siècle au moins."  (…)

 

 

"Trois coordonnées de la valeur se dégagent, à travers lesquelles s’articulent le politique et le subjectif :

la coordonnée de la souveraineté, c’est à dire des idéalités constitutionnelles qui s’articulent avec l’idéal du moi ;

la coordonnée de l’immunité ou de l’identité, du propre et du non-propre, ou encore de l’ami ou de l’ennemi, qui s’articule avec les identifications ; la coordonnée du droit, c’est à dire de l’interdit et du licite, qui s’articule avec les problématiques de la jouissance." (…)

 

"Ces trois coordonnées correspondent à ce que je propose d’appeler des synapsies entre le politique et le subjectif. Elles constituent les matrices qui commandent les productions du sens de la guerre et du sacrifice." (…)

 

"Ces coordonnées de la guerre des subjectivités ou des trois ordres de synapsies, entre souveraineté et idéal du moi, immunité et identification, droit et jouissance, sont l’enjeu de la discorde entre les deux polarités antagoniques dans le monde musulman contemporain, celle qui tire vers l’organisation sociale, et celle qui veut rétablir la communauté confessionnelle." (…)

 

 

"La violence est une production historique dont la responsabilité revient aux humains vivants et non simplement aux textes. Les textes qui fondent durablement les sociétés humaines contiennent les possibilités de la paix et de la guerre, autour des enjeux de souveraineté / idéal du moi, des immunités / identification, des droit / jouissance. Ce sont les sujets faits par ces textes qui les lisent, les interprètent, en tirent d’autres textes, qu’ils projettent sur le réel, afin de le tapisser d’écrans épiques le tragique de leur existence." (…)

 

 

"Il est permis de penser que la terreur infligée par les puissants est responsable pour une large part de l’invention du terrorisme par les faibles."

 

 

"La guerre actuelle dans le monde musulman donne lieu à une lutte à mort qui enfante des subjectivités agoniques dans un contexte où la politique devient thanatopolitique ; le réglage de la politique non pas sur la conservation de la vie, mais la production de sujets qui choisissent de faire mourir et de se donner la mort au nom du préjudice dont la victime serait l’idéal blessé de la communauté, auquel ils se sont totalement identifiés."

 

 

"L’offre de ce qu’on appelle "radicalisation" consiste à recruter des guerriers, et le guerrier n’existe pas avant la guerre, avant cette offre ; elle le crée et sa création répond à des motifs précis que je propose de situer autour des trois synapsies évoquées plus avant. L’offre du recruteur dans le jihadisme vise à ce que l’idéal blessé absorbe le sujet, et que la blessure de l’idéal parle et agisse à travers lui comme un zombie. C’est là l’un des grands ressorts de la terreur. Il devient le vengeur de l’idéal blessé, ou bien ce qui revient au même, le vengeur de la divinité outragée."(…)

 

 

"Un jihadiste ne désire la mort que parce qu’il est convaincu d’en triompher avec la perspective d’être un survivant éternel, jouissant d ‘une vie supérieure, celle du paradis. Il est absolument convaincu que telle sera sa destination."(…)

 

 

"Il ne s’agit pas de suicide mais d’autosacrifice. Le jihadiste qui s’autosacrifie investit sa vie comme un capital, en vue d’une plus value dans l’au-delà. L’autosacrifice repose donc sur un calcul économique de la jouissance par la mort reçue et donnée. Plus exactement, il offre sa vie qui "ne vaut rien" à ses yeux, ou de "vaurien", selon l’expression d’un délinquant qui a trouvé dans le jihadisme le moyen d’anoblir ses pulsions criminelles, dans l’offre à l’Autre (Dieu, L’islam, Le prophète, La communauté) et il s’attend à ce qu’il lui la rende parfaite. Une vie parfaite, c’est une vie ou l’idéal l’a emporté sur le moi, dénoué de tout objet du monde." (…)

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fethi_Benslama

 

 

.Gustave Flaubert

Avj

Ann Veronica Jenssens

 

"La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles."

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gustave_Flaubert

 

 

.L'art et les femmes

66ckv jeunes filles a l eglise

Marie Petiet

 

 

Michelange, De Vinci, Le Caravage, Botticelli, Titien, Nelli. Tous étaient autrefois des grands de la Renaissance, mais si le nom de famille sur la liste ne sonne pas avec vous, vous pourriez être pardonné. Comme celles de ses contemporains masculins, les peintures bibliques de Plautilla Nelli étaient des œuvres magistrales de beauté, mais, dans un conte aussi vieux que le patriarcat lui-même, elle a été écrite de chaque livre d'histoire de la Renaissance, rejetée comme juste une autre religieuse avec un pinceau.

 

Pourtant, en mars, près de 500 ans après la naissance de Nelli, l'Uffizi de Florence doit présenter sa première exposition de son œuvre; Une tentative, dit Uffizi, pour commencer à corriger le déséquilibre entre les sexes qui encore tord chaque collection majeure dans le monde. Comme l'une des galeries les plus influentes du monde, cette déclaration est de la plus grande importance, tant le retard est considérable.

 

La photo au Royaume-Uni est tout aussi désespérante: les artistes féminines ne représentent que 4% de la collection du National Gallery of Scotland; 20% des collections de Whitworth Manchester et 35% des collections de Tate Modern. Seulement 33% des artistes représentant la Grande-Bretagne à la Biennale de Venise au cours de la dernière décennie ont été des femmes.

 

Le déséquilibre est systémique et ne se limite pas aux énormes lacunes qui se manifestent dans les collections d'institutions financées par des fonds publics. Il est également perpétué par certaines des plus grandes galeries commerciales qui opèrent au Royaume-Uni et à l'étranger. Les chiffres compilés par The Guardian montrent que 83% des expositions monographiques de Lisson Gallery, 71% de Hauser et Wirth, 88% de Gagosian, 76% de White Cube et 59% de Victoria Miro sont consacrées à des artistes masculins.

 

Il est important de comprendre l'impact de ce préjugé sur le monde de l'art. Ces galeries, avec des avant-postes à travers l'Amérique et l'Asie, sont des goûteurs mondiaux; Défendre les artistes, financer leur travail et les présenter aux collectionneurs les plus riches du monde. Il n'en demeure pas moins que l'art que nous considérons comme le plus précieux, en termes monétaires mais aussi culturels, est presque toujours le fait des hommes. C'est la raison pour laquelle les musées du monde considérés comme les plus grands et les plus forts sont ceux qui se vantent des œuvres de Turner, Matisse, Van Gogh et Picasso, Pollock, Rothko, Koons, Hirst et Hockney. Qu'une équivalente féminine pour chacun de ces artistes ne vienne pas immédiatement à l’esprit dit tout. Il est également révélateur que la vente aux enchères pour le travail d'une artiste décédée est détenue par Georgia O'Keefe, qui a été vendu en 2014 pour 44,4 millions de dollars; Juste 25% du record de 179 millions de dollars payé pour "Les Femmes d'Alger" de Picasso l'année suivante.

 

Pourtant, selon Artfinder, un marché en ligne existe pour 9000 artistes indépendants, et les ventes des artistes femmes sont constamment supérieures à leurs homologues masculins, et sont les choix les plus populaires pour les acheteurs. Pour chaque £ 1m d'art fait par des hommes qui est vendu par le site, les femmes vendent £ 1,16m. Dans le but de stimuler le débat, la société a publié un rapport sur l'égalité entre les sexes dans le monde de l'art, en visant le sexisme des institutions supérieures à l'ordre hiérarchique.

 

Pourtant, au Royaume-Uni et dans le monde de l'art international au-delà, un changement peut se produire, conduit par des femmes qui ont pris la barre de certaines des plus grandes institutions artistiques. Cette année, Maria Balshaw deviendra la première directrice féminine de Tate Galleries, tandis que Frances Morris, directrice de Tate Modern, a été constamment à l'écoute des femmes artistes depuis sa nomination en 2015. Selon Morris, la collection permanente de Tate Modern représentant 335 femmes artistes par rapport à 959 artistes masculins est "juste pas assez bon".

 

Dans un mouvement puissant, elle a choisi de consacrer la moitié des salles d'artiste solo de l'extension Tate Modern, Switch House, à des artistes féminines telles que Louise Bourgeois, Ana Lupas et Suzanne Lacy lors de son ouverture l'été dernier.

 

"Très simplement, nous nous sommes engagés à repenser notre collection, la manière dont nous la construisons et les choix que nous faisons", explique M. Morris. "Et je pense que ce que nous avons fait avec Switch House était d'une manière très simple. Nous ne l'avons pas maquillée comme une stratégie ou une discrimination positive - c'était juste un travail formidable des femmes et une tentative de rétablir l'équilibre entre les sexes. Aussi simple que cela. Et beaucoup de mes pairs ont dit: "Quel soulagement.""

 

En tant que conservatrice et ensuite directrice de la galerie, Morris a été responsable du nombre toujours croissant de spectacles solo de femmes à Tate Modern dont Marlene Dumas, Sonia Delaunay, Mona Hatoum et Agnès Martin. Pour elle, la clé pour Tate Modern de progresser vers la parité entre les sexes est de se défaire du monstre monétaire qui est le marché de l'art. Après tout, si les grandes institutions continuent d'acheter et d'exposer seulement les artistes blockbuster qui actuellement atteignent les plus gros prix aux enchères, alors les femmes ne seront jamais prêtes à obtenir leur attention.

 

Frances Morris directrice de Tate Galleries, refuse d'accepter qu'une étiquette de prix ait une quelconque incidence sur ce que la Tate Modern collectionne et affiche. "Nous devons vraiment cesser de célébrer la créativité en fonction de la façon dont elle est monétisée par le marché de l'art", dit-elle. "Mon cœur s'effondre quand je lis des choses disant que la collection de Tate Modern est faible parce qu'ils utilisent les normes des dernières ventes aux enchères ou du Moma à New York. Ce n'est pas ce que nous voulons. Il ne s'agit pas de construire une collection basée sur le shopping et le goût dans le secteur privé. Nous sommes intéressés par l'art dont la valeur réside dans l'excellence, la provocation et la fascination pour le public. Et, le plus souvent, cet art est fait par des femmes." Dans la sphère publique, Morris n'agit certainement pas seule. Iwona Blazwick, directrice de la Whitechapel Gallery, a organisé plus d’expositions monographiques de femmes que d'hommes ces dernières années, y compris une exposition actuelle de Guerilla Girls, le groupe artiste-activiste mis en place dans les années 1980 pour défier la triste représentation des femmes dans l'art Monde. "Il est encore fréquent que très peu de femmes peuvent gagner leur vie en étant une artiste à temps plein", explique Blazwick. "Elles sont de plus en plus nombreuses, il y a des artistes féminines très en vue, mais cela a été une longue et dure lutte. Mais je dirais aussi que les choses changent et que le cycle du poulet ou de l'œuf est rompu enfin." La question a également été défendue par Hans Ulrich Obrist, le directeur de la Serpentine Gallery qui a été l'année dernière la plus puissante figure du monde de l'art. "Je demande toujours s'il y a une artiste féminine pionnière ou passionnante qui a besoin de redécouvrir", dit-il de sa méthodologie de durcissement. "C'est ainsi que j'ai découvert le travail de la grande artiste brésilienne Lygia Pape, de Phyllida Barlow et de la moyenne-orientale Etel Adnan". Depuis, toutes ont fait des expositions monographiques dans certaines des plus importantes galeries du monde. Susan May, la directrice artistique de White Cube, admet que "le déséquilibre entre les sexes à travers le monde de l'art est une question que nous sommes conscients et reconnaissons que nous devrions tous trouver des moyens de faire mieux"; La galerie annoncera de nouvelles expositions monographiques de quatre femmes artistes et une exposition de groupe de trente femmes surréalistes. Ailleurs, Hauser et Wirth ont choisi d'ouvrir leur nouvelle galerie LA l'an dernier avec une exposition de sculpture abstraite féminine, tandis que Lisson Gallery a ouvert son premier nouveau York en mai avec une exposition de l'artiste cubaine Carmen Herrera, qui pendant des années avait travaillé dans l'obscurité relative. "Carmen est l'exemple parfait d'une artiste qui faisait partie de ce mouvement abstrait, avec Ellsworth Kelly et Barnett Newman, mais a été complètement négligée," dit Gifford-Mead.

 

Carmen Herrera: "Les hommes contrôlaient tout, pas seulement l'art." En 2017, un peu plus de la moitié des galeristes interrogés exposeront des artistes féminines. « Nous savions que la disparité était là - nous ne savions pas que c'était assez dur. Au sein de la galerie au cours de la dernière année, c'est quelque chose que nous avons pris en compte et quelque chose que nous travaillons vraiment à corriger correctement et rapidement. » Les grandes maisons de ventes, qui égalent les galeries commerciales en termes d'influence, semblent également être faire un effort. Ce mois-ci, Sotheby's ouvrira une vente partagée par Louise Bourgeois et Yayoi Kusama, deux artistes du XXe siècle dont les œuvres atteignent des millions à la vente aux enchères, une rareté dans ce domaine. Pour les quelques galeries qui ont soutenu des artistes féminines pendant des années, le fait que le monde de l'art soit en rattrapage est un soulagement. Jane Hamlyn, qui dirige Frith Street Gallery, par exemple, a passé des décennies à défendre impitoyablement des artistes tels que Marlene Dumas, Cornelia Parker et Fiona Banner.

 

Le changement rapide et irréversible est difficile à prévoir. Les galeries publiques britanniques sont confrontées à des difficultés financières difficiles et la dépendance croissante accordée au financement privé et commercial pourrait faire en sorte que la parité entre les sexes ne soit pas une priorité à l'avenir. Le débat continue avec rage sur la meilleure façon de remonter et de combler les lacunes de nos collections d'art historiques qui manquent actuellement de femmes - les artistes féminines peuvent-elles simplement être "réinsérées" dans l'histoire de l'art? Les changements ne se produisent pas dans les grandes institutions mondiales, mais les petites galeries indépendantes et commerciales. Ici, une nouvelle génération d'artistes féminins - dont beaucoup travaillent à travers les sphères en ligne, vidéo et virtuelle qui est très difficile à saisir pour le marché artistique "physique" traditionnel - ont finalement une plate-forme où elles ne sont pas considérées comme un investissement risqué.

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Femme_artiste

 

 

 

 

.Eloi Laurent :Nos mythologies économiques_2016

 

Herakles

Héraklès et l'hydre de Lerne

 

 

Prologue

"La fonction d’un mythe, c’est d’évacuer le réel."

Roland Barthes, Mythologies

"L’économie est devenue la grammaire de la politique. Elle encadre de ses règles et de ses usages la parole publique, dont le libre arbitre se cantonne désormais au choix du vocabulaire, de la rhétorique et de l’intonation. (…) Le politique parle de nos jours sous réserve d’une validation économique, et on le rappelle promptement à l’ordre dès que son verbe prétend s’affranchir de la tutelle du chiffre. Or cette grammaire économique n’est ni une science ni un art, mais bien plutôt une mythologie, une croyance commune en un ensemble de représentations collectives fondatrices et régulatrices jugées dignes de foi, aussi puissantes que contestables.

 

Quelle est donc l’utilité de la mythologie économique ? qu’espère le politique en se soumettant à son empire ? Il croit vraisemblablement en tirer l’autorité qui, de plus en plus, lui file entre les doigts. L’économie est devenue l’impératif social que ceux qui gouvernent ne sont plus capables d’imposer par la force ou la persuasion. La rhétorique économique – c’est sa fonction primordiale – dit "il faut" et "on doit" aux citoyens à la place d’un politique dont la parole ne porte plus. Elle ordonne, elle arbitre, elle tranche, bref elle donne l’assurance réconfortante qu’une solution existe à la complexité bien réelle du monde social.

 

Plus que jamais "lugubre", l’analyse économique se voit ainsi réduite à un culte de la fatalité, mettant en scène un univers pénible d’obligations, de contraintes, de refus, de punitions, de renoncements et de frustrations. Elle répond invariablement "on ne peut pas" quand les citoyens disent "nous voulons". Elle ravale les projets, les ambitions et les rêves à des questions faussement sérieuses : "combien ça coûte ?", "combien ça rapporte ?" Elle signe la fin des alternatives alors que sa vocation est justement d’ouvrir dans le débat public l’éventail des possibles et d’énoncer non pas une sentence irrévocable, mais des options ouvertes et toujours négociables entre lesquelles elle n’a ni la vocation ni les moyens de trancher."

 

"L’économie mythologique, nébuleuse de contes et de légendes à usage social, pollue donc le débat public. Mais elle empoisonne aussi l’esprit démocratique. Les pouvoirs contemporains se sentent obligés d’invoquer les mythologies économiques pour asseoir leur "crédibilité" et démontrer leur sérieux. Même les postures en apparence les plus éloignées des cercles de gouvernement (depuis longtemps "économisés") se plient à la nouvelle injonction commune et ne parlent plus guère que d’économie. Ce faisant, tous ruinent leur crédit démocratique.

 

En somme, plus que jamais sans doute, la crédibilité économique dévore la légitimité politique. L’économie, c’est son paradoxe premier, est une mythologie qui désenchante le monde. 

 

Fort heureusement, la contestation interne et externe de la "science économique" monte en puissance, gagnant en visibilité dans le monde académique. Mais cette remise en question ne suffit pas. On pourrait même avancer qu'à mesure que la discipline économique se déconsidère et décline dans le champ du savoir, elle gagne en influence dans celui de la démocratie. Car le discours économique s'est emparé d'une zone intermédiaire entre le domaine scientifique et le débat politique : il s'est incrusté dans l'opinion publique, et c’est là qu’il faut aller le déloger pour le remettre à sa place."

 

"Ce bref ouvrage (…) se propose de déconstruire trois discours aujourd’hui dominants, parvenus à différents degrés de maturité, qui usent et abusent des mythes économiques et nous aveuglent du même coup sur les vrais défis de notre temps : le néolibéralisme finissant, la social-xénophobie émergente et l’écolo-scepticisme persistant. Car l’économie, c’est son second paradoxe, est une modernité dépassée."

 

La mythologie néolibérale

 

"Qu’est-ce que le néolibéralisme ? On identifie souvent en France ce discours économique aux années 1980 et à l’influence "anglo-saxonne" croisée de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, main dans la main au-dessus de l’atlantique pour en finir avec l’URSS, dans une offensive idéologique qui annonçait la grande solitude du capitalisme mondialisé d’après la chute du mur de Berlin. C’est oublier que les années néolibérales se sont cristallisées dans un système institutionnel dont nous sommes responsables, celui de l’Union européenne, laquelle s’est construite dans les années 1990 à la fois contre la pensée keynésienne et contre l’Etat-providence. Le néolibéralisme, qui aura jonché les années 2000 de crises multiples aux Etats-Unis et en Europe, est certes en bout de course, mais il a de beaux restes : C’est qu’il s’est insinué dans les esprits comme le discours économique normal, celui dont la contestation relève de la déviation, si ce n’est de la déviance. 

 

Or, comme tous les fondamentalismes, le fondamentalisme de marché qui sous-tend la rhétorique néo-libérale repose sur une morale simpliste. Son escamotage idéologique consiste à occulter le rôle primordial des institutions sociales (régulations, services publics, redistribution, protection sociale) dans la prospérité occidentale pour réduire celle-ci à un absolu mercantile qui n’a jamais existé : des marchés sans foi ni loi, des systèmes d’innovation et de production opprimés et réprimés par les systèmes de redistribution, un Etat dont la raison d’être serait d’empêcher par tous les moyens possibles le dynamisme économique. (…)

 

Le néolibéralisme apparaît en fait comme un archéo-libéralisme renvoyant la pensée et la politique économiques à leurs balbutiements du XVIIIè siècle, et les sociétés à la préhistoire sociale."

 

Une économie de marché dynamique repose sur une concurrence libre et non faussée

 

"Le néolibéralisme connaît deux modifications fondamentales : il met alternativement en scène une économie asphyxiée par les régulations publiques et un Etat submergé par des marchés tout-puissants. Ces deux visions en apparence contradictoires sont aussi mythologiques l’une que l’autre : le marché n’existe que parce qu’il est régulé, et l’Etat en tire précisément sa puissance. Le "partenariat public-privé", aujourd’hui présenté comme un outil particulièrement innovant de gestion publique, est en réalité la définition la plus simple de l’économie de marché. La vraie question, occultée par l’écran de fumée mythologique, est d’ailleurs : qui assume les risques et les coûts de l’économie de marché ? Qui en possède les rentes ?

 

Considérons d’abord le premier mythe, qui oppose l’innocence du marché spontané à la contrainte de l’État oppresseur."

 

"L’État français en est ainsi un créateur conscient et inconscient. Par exemple, il régule délibérément le marché du transport (train, avion, routes), mais, du fait de sa politique de subvention aux énergies fossiles, il favorise plus ou moins consciemment certains acteurs plutôt que d’autres – notamment, depuis le milieu des années 80, le transport aérien par rapport au transport ferroviaire et, plus récemment, le transport par autocar par rapport au rail."

 

"Le commerce international obéit à la même logique : échanger des biens et des services revient à échanger des droits et des règles. Le marché unique européen, premier marché du monde, a ainsi été consolidé depuis le début des années 1960 par un acteur majeur mais souvent méconnu : la Cour de justice de l’Union européenne. Par ses décisions, cette haute cour européenne a accéléré l’intégration commerciale entre les Etats membres en favorisant le rapprochement de leurs arsenaux juridiques. Il est donc faux de se représenter notre mondialisation comme relevant du "libre-échange" : si l’échange international existe, c’est parce que les régulations publiques le rendent possible."

 

"La régularisation publique du marché (…), prend donc deux formes : l’intervention et la non–intervention, cette dernière étant souvent le pouvoir le plus puissant, à défaut d’être le plus visible."

 

"En France, le travail est lourdement taxé (pour financer les services publics et sociaux souhaités par les Français), ce qui peut décourager certaines décisions économiques, mais cette ingérence n’est rien face à l’encouragement des pollutions de toute sorte qui résultent de la très faible fiscalité pesant sur l’usage des ressources naturelles. Si ces pollutions n’étaient pas subventionnées comme elles le sont, les consommateurs devraient en acquitter le véritable prix, et notamment payer le coût réel de l’extraction des ressources naturelles (dont le dommage environnemental se fait sentir en France et encore plus à l’étranger) ainsi que leur usage souvent dommageable pour la santé (car sources de pollutions locales et globales).

 

Ce coût prohibitif, s’il n’était pas amorti par la puissance publique, aurait tôt fait de stimuler puissamment les comportements écologiquement responsables et la recherche d’alternatives économiques. La puissance publique peut certes encourager l’innovation, mais beaucoup plus sûrement encore la décourager. »

 

Cela nous amène à un point essentiel : les promoteurs du prétendu "libre" marché ne réclament absolument pas la fin de l’intervention publique dans l’économie, ils demandent simplement que celle-ci soit détournée en leur faveur !"

 

"Le pendant de ce mythe du marché martyrisé met en scène un Etat impuissant, ligoté tel Gulliver par les marchés, notamment financiers, d’autant plus redoutables qu’ils sont désormais mondialisés. Croire en cette fable, c’est oublier le rôle central joué par la puissance publique dans la libéralisation financière des dernières décennies et le gain considérable qu’elle en retire au quotidien. Le cas français est particulièrement éloquent. C’est la puissance publique, en l’occurrence d’obédience socialiste, qui a organisé dans les années 1980 la libéralisation des marchés financiers, sur le territoire français et, par contrecoup, sur le continent européen, dans le but de financer sa dette publique sur des marchés ainsi rendus plus "profonds". La mystification est complète lorsque, trente ans plus tard, l’État français, à nouveau d’obédience socialiste, entend réduire sa dette publique et sabrer dans les dépenses sociales au nom d’impératifs qui lui seraient imposés par les marchés financiers."

 

"De la même manière, la "crise" n’est en rien une illustration de l’impuissance de l’État, mais au contraire une saisissante révélation de sa toute-puissance : comme on l’a vu à l’automne 2008, notre système économique, sans la signature de l’État et sa garantie publique, se serait effondré en quelques semaines. La véritable question, ici comme ailleurs, est celle de la répartition des coûts : qui paie pour cette garantie apportée par l’État aux acteurs de l’économie, en priorité financiers, en période de récession ? Et pourquoi cette garantie ne bénéficie-t-elle pas ou plus aux autres acteurs du système économique, à commencer par les salariés ?

 

Derrière la question des coûts se cache donc celle des risques, et il semble bien que nous soyons passés en la matière (…) d’une assurance sociale apportée aux travailleurs par la puissance publique (emploi, salaires, conditions de travail), de l’après-guerre jusqu’aux années 1980, à une garantie financière apportée aux banques et aux investisseurs depuis lors. La puissance économique de l’Etat est parfaitement intacte, elle a simplement été mise au service d’une autre cause que le progrès social."

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89loi_Laurent

 

 

 

.Gilles Deleuze


Miro

Joan Miró

 

"Plus important que la pensée, il y a ce qui donne à penser, plus important que le philosophe, le poète"

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gilles_Deleuze

 

 

 

.Rob Riemen .L'éternel retour du fascisme .2010

Jeff wall

Jeff Wall

 

Rob Riemen (né le 18 février 1962, aux Pays-Bas) est un écrivain, essayiste et philosophe néerlandais.

Il est également directeur de l'Institut Nexus.

 

 

"Il y a plusieurs façons de nier les faits. L’une d’elles consiste à les rebaptiser en espérant qu’en changeant leurs noms, on changera la réalité."

 

"En Europe, le mot que l’on se refuse à employer, dans la mesure où il s’applique à des mouvements politiques actuels, est le mot "fascisme". On préfère parler d’extrémisme de droite, de populisme, de populisme de droite, mais employer le mot "fascisme", non ! Ce n’est pas possible, pas chez nous, nous vivons en démocratie, vous êtes priés de ne pas affoler les gens et de n’offenser personne !"

 

"Dans "La Peste", une allégorie du fascisme, [Albert] Camus fait dire au médecin que le jour où la fin de l’épidémie est annoncée officiellement, il ne peut participer à la liesse générale : Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi (…) et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats, et les enverrait mourir dans une cité heureuse."

 

"La même année (1947), Thomas Mann écrit : "Nietzche a pressenti, dans sa philosophie de la puissance, ainsi qu’un très sensible appareil enregistreur et émetteur, la montée de l’impérialisme, et annoncé à l’Occident, comme une aiguille tremblante, la venue de l’époque fasciste dans laquelle nous vivons et vivrons, malgré la victoire militaire remportée sur le fascisme, longtemps encore…"

 

"La perte des valeurs spirituelles entraîne non seulement la disparition de toute morale, mais aussi celle de la culture dans le sens premier du terme : cultura animi ou culture de l’âme."

 

"Le danger des dangers : plus rien n’a de sens." Avec la perte des valeurs absolues, tout ce à quoi l’homme attribuait un sens disparaîtra : la distinction entre le bien et le mal, la compassion, l’idée que l’amour est plus fort que la mort, mais aussi l’art, la courtoisie, la rhétorique, l’idée de qualité et de valeur."

 

"Société de masse", tel est le nom attribué en 1930 par Ortega y Gasset [philosophe espagnol] à cette société qui, depuis les prémonitions de Goethe et avec toutes les caractéristiques décrites par Tocqueville et Nietzsche, se manifeste aujourd’hui partout en Europe. Pourtant Ortega y Gasset est surpris par ce qu’il considère comme le plus grand paradoxe de l’ère démocratique dans laquelle vient de s’inscrire l’histoire de l’Europe. Enfin une époque dans laquelle la société est parvenue à se libérer du joug du tyran et de l’Eglise, de l’aristocratie et, avec elle, de son système féodal. Le progrès technologique offre, entre autres choses, une plus grande liberté de mouvement, les médias ouvrent le regard des gens sur le monde et le pouvoir politique se démocratise. L’Europe se trouve au seuil d’une société libre dans laquelle les frontières sont amenées à disparaître, où la liberté individuelle est respectée, où la responsabilité de l’individu est implicitement reconnue, où sont cultivées les valeurs spirituelles, qui représentent les fondements même de l’idée de civilisation."

 

"Cette opportunité que nous offre l’histoire est rejetée par un nouveau type d’homme qui gagne rapidement en influence : l’homme-masse."

 

"Au XXème siècle, les phénomènes de masse, l’hystérie des masses ne découle pas de la croissance de la population, mais du psychisme de l’homme moderne ayant renoncé à cultiver son esprit. Sa conduite est guidée par la peur et le désir de posséder toujours plus. Quand la masse accède au pouvoir, quand la démocratie devient une démocratie de masse, elle cesse de fonctionner en tant que telle. Dans La Révolte des masses, Ortega y Gasset conclut l’analyse qu’il fait de la société par cette phrase : "Cela signifie que l’Europe n’a plus de morale.""

 

"Le caractère nihiliste de la société de masse est renforcé par un certain nombre de facteurs. La langue, selon [Karl] Kraus [humoriste viennois], n’est plus le principal outil de transmission du savoir. Elle ne sert plus qu’à diffuser des clichés, des slogans, de la propagande. Non seulement les mass media sont devenus la meilleure école pour les démagogues, mais ces derniers tiennent leur pouvoir du fait que le peuple, à force de se nourrir d’un langage qui tend à tout simplifier à outrance, ne comprend rien d’autre, ne veut plus rien lire ou entendre d’autre."

 

"À cette même époque, Paul Valéry analyse la crise de l’esprit : "(…) Nous perdons cette paix essentielle des profondeurs de l’être, cette absence sans prix pendant laquelle les éléments les plus délicats de la vie se rafraîchissent et se réconfortent (…)."

 

"Pour Spinoza, la liberté consiste à se préserver de l’abêtissement, de la peur, de la cupidité, à s’efforcer de cultiver son intelligence et de vivre dans la vérité. L’homme réellement libre est celui qui se laisse guider par ces préceptes, qui s’approprie les valeurs qui font sa dignité. Mais encore une fois, une telle conduite suppose des valeurs spirituelles universelles, or celles-ci ont disparu ."

 

"Au milieu des années 1930, [l’essayiste néerlandais Menno ] ter Braak constate qu’un nouveau mouvement politique se développe partout en Europe. Il exploite le ressentiment, il encourage la haine et la colère, il ne cherche pas à proposer des solutions, il ne défend pas une idéologie précise, il ne souhaite pas, à vrai dire, résoudre les problèmes de société. Bien au contraire, puisqu’il en tire profit. Sans ces problèmes, il ne pourrait pas continuer à proférer des insultes et à attiser la haine. Car ce sont bien ses principales caractéristiques : l’insulte pour l’insulte et la haine pour la haine."

 

"Les dysfonctionnements de la société et la crise économique jouent indéniablement un rôle dans la montée du fascisme, mais ils n’en sont certainement pas la cause. Le fascisme est ancré dans la culture du ressentiment et dans le vide spirituel dont souffre la société de masse."

 

"Si en Italie et en Allemagne le fascisme a pu accéder au pouvoir par voie démocratique, c’est en grande partie à cause de la suffisance et de la lâcheté dont l’élite a fait preuve (…) Les libéraux, pour leur part, ne défendaient plus l’idéal de liberté de l’humanisme européen, il ne se préoccupaient que de la liberté des marchés, seuls comptaient les intérêts financiers. (…) Quant aux conservateurs, en prétendant défendre l’ "ordre" et les "traditions", ils ont abandonné sans scrupules leurs valeurs dans le seul but de se maintenir au pouvoir. Parmi les intellectuels, on trouvait des dandies et des esthètes qui se pâmaient devant l’ "esthétique pure" chère aux fascistes."

 

" N’oublions pas que l’histoire du fascisme est intrinsèquement liée à celle de l’Europe. Le fascisme est ancré dans notre culture, au sein de notre société de masse privée de ses valeurs spirituelles. C’est l’Europe qui a vu naître les usines de la mort, le totalitarisme qui a engendré la terreur et le meurtre organisé, tandis que les démagogues étaient acclamés et qu’ils menaient à bien leurs projets dans l’indifférence générale. C’est dans cette société imprégnée de ressentiment que les politiciens ont sciemment cultivé la peur de la liberté et le rejet de l’ "étranger", comme ils le font aujourd’hui."

 

"Il est incontestable que notre société vit une profonde crise de civilisation. Le ciment qui formait les valeurs partagées s’est effrité. L’enseignement, qui avait pour tâche de former des esprits, a depuis longtemps renoncé à cette mission et plus personne ne peur répondre aux questions fondamentales sur lesquelles est fondée toute civilisation : Quelles sont les règles qui régissent notre conduite ? Quel modèle de société souhaitons-nous ?"

 

 

"Quel est le rapport entre ces nombreuses crises et l’islam ? Il n’y en a aucun. Existe-t-il, au sein de la communauté musulmane, une véritable organisation politique qui tenterait d’islamiser l’Europe ? Non. Existe-t-il parmi les musulmans les plus fanatiques un groupe prêt à répondre par le meurtre et la terreur à tous ceux qui porteraient atteinte à la dignité et au respect de ce qu’ils considèrent comme sacré ? Oui. Existe-t-il des islamistes fondamentalistes qui nourrissent une haine farouche envers l’Occident et souhaitent éliminer les mécréants et tous ceux qui, selon eux, ne respectent pas les lois de l’islam ? Sans aucun doute. Mais le danger que représentent les islamistes est minime, comparé à celui que fait peser sur notre société la crise de la société de masse, la crise de l’esprit, la trivialité et l’abêtissement croissant qui minent notre civilisation. Cette crise de la civilisation représente la vraie menace pour nos valeurs fondamentales, ces valeurs qu’il nous faut protéger et sauvegarder afin de pouvoir continuer à prétendre être une société "civilisée."

 

"Quiconque est véritablement attaché à la tradition judéo-chrétienne se doit d’appliquer ce verset de la Bible : "Aimez l’étranger car au pays d’Egypte, vous fûtes des étrangers." Quiconque se veut le défenseur de cette tradition adopte une éthique universelle valable pour tout être humain, quel qu’il soit. Ce ne sont pas la nationalité, les origines, la langue, les croyances, les revenus ou tout ce qui différencie les hommes entre eux qui détermine leur identité, mais au contraire ce qui les unit, ce qui cimente l’humanité, à savoir les valeurs universelles, fondement de la dignité humaine. Chacun peut faire sienne ces valeurs. C’est pourquoi cette tradition place l’éducation spirituelle bien au-delà des intérêts d’ordre matériel. La vie y est considérée comme un exercice permanent dans la connaissance et la mise en pratique de valeurs absolues comme la vérité, la justice, la compassion, la beauté. Dans la tradition judéo-chrétienne et dans la tradition humaniste, l’enseignement de l’art, des humanités, de la philosophie et de la théologie occupe une place prépondérante dans l’éducation. Ces disciplines sont indispensables car elles représentent les outils qui permettent de se forger une éthique et d’accéder à la sagesse."

 

"Les enfants du siècle affirment que leur condition est plus difficile que n’était la nôtre jadis. Leur destin ne serait que hasard, misère, insécurité absolue, tandis que nous avons eu le privilège de grandir dans le confort matériel de l’époque bourgeoise (…) Pour moi, l’essentiel réside en ceci : les jeunes ignorent la culture dans son sens le plus élevé, le plus profond. Ils ignorent ce qu’est travailler à soi-même. Ils ne savent plus rien de la responsabilité individuelle, et trouvent toutes leurs commodités dans la vie collective. La vie collective, comparée à la vie individuelle, est la sphère de la facilité. Facilité qui va jusqu’aux pires abandons. Cette génération ne désire que prendre congé à jamais de son propre moi. Ce qu’elle veut, ce qu’elle aime, c’est l’ivresse.(…)"

 

"Pourquoi accordons-nous autant d’importance à la technique, à la vitesse, à l’argent, aux célébrités, à l’apparence et aux divertissements ? La réponse est dans une remarque de Socrate, vieille de deux mille cinq cent ans. Au cours d’une discussion avec ses amis, le philosophe critique un style de vie fondé uniquement sur la satisfaction des désirs, au détriment des valeurs les plus nobles. C’est là la définition d’un phénomène qui ne deviendra un concept qu’au XXème siècle et continuera à se développer de façon inéluctable : le kitsch."

 

"En l’absence de valeurs absolues, rien n’est plus intemporel, tout devient interchangeable, éphémère. Cela explique pourquoi nous sommes devenus impatients, obsédés par la vitesse, par la nouveauté. Nous vivons à un rythme trépidant, nous ne sommes plus capables de prendre le temps. Cela explique aussi notre peur de la mort, le désir de rester éternellement jeune, l’adoration de la jeunesse et l’infantilisme qui va de pair.

 

Dans la société du kitsch, la politique n’est plus l’espace public dans lequel a lieu un débat sérieux sur un modèle de société et sur la façon de le mettre en place. La politique est devenue une sorte de kermesse dans laquelle les hommes politiques affichent une image et des slogans dans le seul but de s’emparer du pouvoir, et de le garder. La recherche du profit domine l’économie, le profit à tout prix, au prix de l’humain, de l’environnement, de la qualité de la vie."

 

"On ne naît pas "homme-masse", bien au contraire. Devenir adulte consiste à prendre conscience des grandes questions existentielles, les questions sur le sens de la vie. Mais trop de gens, les laissés-pour-compte, l’homme du peuple, ont été abandonnés dans leur quête de réponses à ces questions fondamentales, dans leurs efforts pour mener une vie libre et responsable. (…) L’homme du peuple a été abandonné par l’élite politique, qu’elle soit de droite ou de gauche. Les hommes politiques ont renoncé à une vision globale de la société, à leurs principes, à leurs idéaux. Ils les ont troqué contre de la fausse monnaie. Leur seule ambition est de s’attirer les bonnes grâces de l’électorat. Ils voguent sur l’air du temps. Ces hommes politiques, prêts à tous les compromis dans le seul but de plaire, choisissent une seule issue : le populisme. Or le populisme n’est qu’un leurre. Il ne fait que traduire les peurs et les convoitises d’une société de masse, de sa culture du kitsch.(…)A croire qu’ils n’ont pas compris que la crise dont nous souffrons est en réalité une crise de civilisation. La crise financière est, de fait, une crise d’ordre moral que l’on ne résoudra pas en renforçant les contrôles."

 

"En 2004, l’éminent historien américain, spécialiste de l’histoire du fascisme, Robert O. Paxton, publia un ouvrage remarquable : Le fascisme en action. Il y explique qu’au XXIème siècle, aucun fasciste ne se qualifiera de "fasciste". Les fascistes ne sont pas fous, et ils sont maîtres dans l’art du mensonge. Ils se dévoilent en partie par leur discours, mais autant, sinon plus, par leurs méthodes. Paxton constate (…) que le fascisme, qui se caractérise précisément par un manque flagrant d’idées et de valeurs universelles, s’adapte toujours à l’air du temps, son discours varie selon la culture au sein de laquelle il opère. Par conséquent, le fascisme aux Etats-Unis sera religieux et anti-Noirs, alors qu’en Europe il se réclamera de la laïcité et déclarera la guerre à l’islam. En Europe de l’Est, il sera catholique ou orthodoxe et antisémite."

 

"Ne plus aimer la vie, tel est l’abominable secret de la politique fasciste et de la société du kitsch dans laquelle elle renaît sans cesse. C’est seulement lorsque nous aurons retrouvé l’amour de la vie et que nous désirerons nous consacrer à ce qui lui confère toute sa valeur : la vérité, la bonté, la beauté, l’amitié, la justice, la compassion, la sagesse, que nous serons immunisés contre le bacille mortel qui se cache sous le nom de "fascisme."

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Rob_Riemen

 

 
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