.Noam Chomsky

Ethan murrow american commerce 1

Ethan Murrow _ American commerce _ 2019

 

 

Les dix stratégies de manipulation de masses

 

Le linguiste nord-américain Noam Chomsky a élaboré une liste des "Dix Stratégies de Manipulation" à travers les média.

Elle détaille l'éventail, depuis la stratégie de la distraction, en passant par la stratégie de la dégradation jusqu'à maintenir le public dans l'ignorance et la médiocrité.

 

1. La stratégie de la distraction

 

Élément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l'attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d'informations insignifiantes. La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s'intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l'économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique. "Garder l'attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser; de retour à la ferme avec les autres animaux.» Extrait de «Armes silencieuses pour guerres tranquilles"

2. Créer des problèmes, puis offrir des solutions

 

Cette méthode est aussi appelée "problème-réaction-solution". On crée d'abord un problème, une "situation" prévue pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu'on souhaite lui faire accepter. Par exemple: laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore: créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.

3. La stratégie de la dégradation

 

Pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l'appliquer progressivement, en "dégradé", sur une durée de dix ans. C'est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles (néolibéralisme) ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires n'assurant plus un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une révolution s'ils avaient été appliqués brutalement.

4. La stratégie du différé

 

Une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme "douloureuse mais nécessaire", en obtenant l'accord du public dans le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile d'accepter un sacrifice futur qu'un sacrifice immédiat. D'abord parce que l'effort n'est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au public pour s'habituer à l'idée du changement et l'accepter avec résignation lorsque le moment sera venu.

5. S'adresser au public comme à des enfants en bas-âge

 

La plupart des publicités destinées au grand-public utilisent un discours, des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisants, souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas-âge ou un handicapé mental. Plus on cherchera à tromper le spectateur, plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi ? "Si on s'adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celle d'une personne de 12 ans". Extrait de "Armes silencieuses pour guerres tranquilles"

6. Faire appel à l'émotionnel plutôt qu'à la réflexion

 

Faire appel à l'émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l'analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l'utilisation du registre émotionnel permet d'ouvrir la porte d'accès à l'inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements...

7. Maintenir le public dans l'ignorance et la bêtise

 

Faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage. "La qualité de l'éducation donnée aux classes inférieures doit être la plus pauvre, de telle sorte que le fossé de l'ignorance qui isole les classes inférieures des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes inférieures." Extrait de "Armes silencieuses pour guerres tranquilles"

8. Encourager le public à se complaire dans la médiocrité

 

Encourager le public à trouver "cool" le fait d'être bête, vulgaire, et inculte...

9. Remplacer la révolte par la culpabilité

 

Faire croire à l'individu qu'il est seul responsable de son malheur, à cause de l'insuffisance de son intelligence, de ses capacités, ou de ses efforts. Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l'individu s'auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l'un des effets est l'inhibition de l'action. Et sans action, pas de révolution!...

10. Connaître les individus mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes

 

Au cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée, le «système» est parvenu à une connaissance avancée de l'être humain, à la fois physiquement et psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l'individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.

© Noam Chomsky

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Noam_Chomsky

https://www.franceculture.fr/emissions/avoir-raison-avec/noam-chomsky

http://www.noam-chomsky.fr/

 

.Alexandra Destais :Lilith, monstre femelle ou femme rebelle ?

Lilith john collier painting

Lilith _ John Maler Collier (1892)

 

Afin de condamner le comportement antisocial des femmes insoumises, des figures féminines légendaires ont été altérées par les promoteurs d'une image tantôt insipide, tantôt diabolique, de la féminité. Tel fut le sort jeté à Lilith, figure originelle de l'insoumission, transformée en monstre infernal, en démon nocturne, en vampire femelle...Aujourd'hui, des écrivaines et des artistes s'en emparent pour mettre en scène l'émancipation de la femme moderne.

I. Des Lilin vers Lilith

 

Avant qu'elle ne devienne la figure féminine centrale de la démonologie juive, Lilith a déjà une longue carrière derrière elle. Elle est l'une des plus vieilles démones de l'humanité.

a. La figure babylonienne

 

Lilith est née au Proche-Orient ancien, à Sumer, berceau de l'écriture, il y a plus de 3 000 ans avant Jésus-Christ. La Mésopotamie est le foyer de ses origines c'est-à-dire la majeure partie de l'actuel Irak. A la faveur de courants migratoires importants avec l'arrivée de tribus agro-pastorales en provenance de l'Est et de populations sémites en provenance de l'Ouest, du développement simultané de la prospérité agricole et d'échanges commerciaux, le pays de Sumer devint un brillant foyer de civilisation, dotée d'un système d'écriture cunéiforme.

L'ancêtre directe de Lilith doit être recherchée dans la culture suméro-babylonienne, dans le panthéon surnaturel de l'ancien empire babylonien autour duquel s'active une tribu de démons et de démones. Il est important d'avoir à l'esprit la nature plurielle, collective de ces démons dont les caractéristiques se confondent. Les formes archaïques de Lilith sont manifestes dans la figure démoniaque de l'Ardat Lilî. De même que le démon mâle Lilû qui séduit les femmes pendant leur sommeil, l'Ardat Lilî convoite les hommes la nuit, s'infiltrent dans leurs foyers comme un souffle, ce qui est conforme à l'origine sumérienne de son nom. Lilith viendrait de "lil" signifiant souffle. Elle est une vierge frustrée qui volète vers l'homme, qui n'a jamais été imprégnée de son odeur, qui n'a pas été déflorée, qui ne connaît pas la volupté, qui ne donne pas de lait. Elle s'en prend donc aux hommes fiancés qu'elle rend impuissants et empêche les noces des jeunes filles....On dirait dans un langage plus moderne qu'elle est une vieille fille frustrée, dépourvue de vie sexuelle. Dans l'ordre des états de femmes, on pourrait dire aussi de cette Ardat Lilith qu'elle est la tierce et n'est libre ou "non liée" que par défaut. Nous sommes encore loin à ce stade de la figure émancipée, de la figure non liée mais dotée d'une sexualité exigeante.

Cette démone qui n'est pas une succube comme une autre semble avoir donné son nom à Lilith mais c'est une autre figure, plus individualisée, qui semble avoir légué ses traits à notre monstre femelle, contribuant ainsi à la caractériser.

Le Dieu du Ciel, An, préside le panthéon babylonien. Cette déité tutélaire a deux filles : la déesse Ishtar (ou Innana) qui est la déesse de l'amour charnel, de la fertilité, de la guerre et Lamme (ou Lamaschtu en akkadien). Celle-ci n'est en rien une "jeune fille de bonne famille". Elle demanda un jour pour son dîner à son père de la viande de nourrisson humain ! Elle fut vite en raison de sa méchanceté foncière boutée hors du cénacle divin. Jugez de sa nocivité par ses sept noms qui apparaissent dans les textes les plus anciens de la première dynastie babylonienne et notamment dans des listes incantatoires :

"Soeur des dieux des désirs,

Epée qui fait voler les têtes,

Celle qui embrase de désirs,

Celle dont la face est horrible,

Maîtresse des meurtiers de la main d'Irnina,

Celle qui provoque l'inflammation".

C'est une figure particulièrement antipathique ou, plus exactement, franchement nocive, délibérément mortifère : elle, la dévoratrice, la furie, l'ennemie, la voleuse, est une démone stérile qui attaque les femmes enceintes, les mères et les petits enfants qu'elle tue. L'iconographie akkadienne la représente sous les traits d'une femme nue, dont les membres inférieurs se terminent en serres d'oiseaux de proie, dont une partie du corps est généralement celle d'une lionne. Pour s'en préserver, des amulettes telle la "plaque des enfers" conservée au Musée du Louvre sont façonnées. Lilith serait-elle donc la synthèse de l'Ardat Lili et de cette Lamashtu ? En réalité, il faudra patienter jusqu'au Moyen-Age avec L'Alphabet de Ben Sira et les écrits de la Cabale pour qu'elle trouve une forme plus achevée.

 

b.  La Lilith juive

 

Notre monstre femelle trouve ses lettres de noblesse maléfiques dans le judaïsme qui n'eut de cesse pourtant de lutter contre l'idolâtrie et les superstitions afin d'asseoir le monothéisme.

Le nom de "Lilith" apparaît pour la première fois avec certitude dans la Bible. Elle est une unique occurrence au sein non pas d'une liste de démons mais d'un bestiaire où cohabitent sur fond de ruine les chacals, les vipères, les autruches, les vautours, les chats et les chiens sauvages. C'est dans l'oracle aux accents apocalyptiques du Livre d'Isaïe (verset 34, 14) qu'elle apparaît une seule et unique fois :

"Là les satyres se donneront rendez-vous, là Lilith elle-même établira son gîte et trouvera une retraite tranquille."

Selon les historiens, ce passage du Livre serait plus tardif que l'ensemble dans lequel il s'inscrit et daterait de la période où, à la faveur de la reprise du pouvoir politique par les Perses, le peuple juif put regagner la Judée après le long exil à Babylone d'où sans doute il rapporta quelques démons et démones fort populaires. Si les satyres, démons lubriques et pervers, sont mentionnés plusieurs fois dans la Bible hébraïque, il n'en est pas de même de celle qui leur est associée dans l'oracle. Les références à des démons sont très tenues dans l'Ancien Testament écrit pour défendre le monothéisme, l'épurer des anciennes croyances en plusieurs divinités et qui évoque les revenants, les esprits et les démons que contre références-repoussoir et croyances auxquelles le peuple élu ne doit surtout pas sacrifier. Des traces de croyances mésopotamiennes étaient à l'oeuvre dans le judaïsme populaire et firent l'objet d'une censure sévère de la part des scribes. Cependant, ce n'est pas parce que Lilith n'est mentionnée qu'une fois qu'elle est sous-estimée. Elle est fantasmatiquement très présente, un peu comme la figure sadienne l'est dans les textes du XIXe siècle où il n'est pas nommé en tant que tel mais apparaît comme un point limite de la littérature, comme cette zone interdite où il ne fait pas bon de se rendre, encore moins de s'y perdre. Elle est prend place parmi cette faune fantastique issue de la mythologie populaire, fait partie de la cohorte de ces agents de malheurs qui hantent les régions désolées et les contrées maudites, commettent la nuit leurs méfaits, s'incarnent dans des bêtes sauvages. Les dictionnaires d'hébreu moderne d'ailleurs l'envisagent volontiers comme un chat-huant, un hibou, une chouette. La démonologie babylonienne apparaît en filigrane du texte sacré et sans doute que la dangerosité de Lilith est trop grande pour prendre le risque de la nommer plusieurs fois...Car la nommer, ne serait-ce pas la convoquer, lui donner prise ?

Les traductions tardives de la Bible bénéficient des acquis d'une figure mythique construite. Car pendant longtemps, Lilith a été évoquée via un nom commun au pluriel ou bien par une autre créature monstrueuse. La créature démoniaque singulière a longtemps coexisté avec des Lilin ou bien des Lîlîot partie intégrante d'une liste de démons et de mauvais esprits.

Dans les manuscrits de la Mer morte, découverts dans les années 50, textes bibliques les plus anciens connus à ce jour (datant du IIIe siècle avant J-C pour certains), on retrouve le livre d'Isaïe dans son intégralité avec quelques variantes. Ce sont des Lîlîot qui sont mentionnées et non une figure individualisée prénommée Lilith. Mais on retrouve Lilith dans le Chant du Sage de Qumrân où elle figure parmi les esprits d'anges de corruption et les esprits des bâtards - "démons, Lilith, hiboux et chats sauvages"- contre lesquels il faut se prémunir.

Dans la première traduction grecque de la Bible hébraïque, datée du IIIe siècle avant JC, elle apparaît via une autre créature fabuleuse. Le nom propre Lilith du Livre d'Isaïe est en effet remplacé par le nom commun "onocentaure."

Dans la vulgate, traduction latine de la Bible faite par Jérôme au IVe siècle, elle est traduite par Lamia, figure mythologique d'origine grecque qui partage avec Lilith une redoutable spécificité démoniaque : le meurtre d'enfants.

Lilith apparaît sous les traits de "la fée" dans la traduction de la Bible de Benoist, en 1568 et de "la sirène" dans la traduction de la Bible du Maistre de Sacy, au XVIIe siècle. Ce n'est en rien une édulcoration car la sirène est aussi une créature réputée dangereuse , un monstre marin avec une tête et une poitrine de femme.

De même, dans les paraphrases de la Bible en araméen qui permettaient l'étude et servaient à la liturgie, c'est le pluriel qui domine au sein le plus souvent d'une triade qui fonctionne comme un cliché : "ruhin (esprits), shedin (démons), lilin." Cette légion de personnages infréquentables ont une origine : selon certains rabbins, ce serait des enfants démoniaques d'Adam, nés pendant la période – 130 ans - où ce dernier se sépara d'Eve après la mort de leur fils Abel, assassiné par Caïn. Contrairement aux ruhin dépourvus de corps et de même que les shedim qui ont une forme humaine, mangent et boivent, les lîlîn ont une forme humaine mais sont dotées d'ailes. Les lilin correspondent à un terme araméen qui était devenue la langue la plus répandue de l'aire mésopotamienne car l'hébreu n'était plus suffisamment connu.

Puis, la figure démoniaque s'individualise peu à peu :

Dans Le Talmud de Babylone (Ve siècle après J-C), qui recense les commentaires et les interprétations orales des rabbins et complète la Bible écrite, Lilith y apparaît comme un démon ailé à figure de femme, dotée d'une longue chevelure et se livrant à des attaques nocturnes d'ordre sexuel en direction d'hommes seuls dans une maison : "On ne doit pas dormir seul dans une maison, et celui qui dort seul dans une maison, Lilith le prend" (Shabat 151b). La longue chevelure est une constante physique de Lilith : elle est un attribut de la féminité étroitement associée au mal dans de nombreuses religions : chez les Juifs orthodoxes, les femmes doivent se raser la tête la veille de leurs noces puis portent la perruque. Couvrir sa tête par un foulard, c'est cacher sa honte selon la religion juive. Dans le livre d'Isaïe, d'ailleurs, on trouve une réprimande sévère de Dieu à l'encontre des belles dames de Jérusalem trop orgueilleuses et coquettes. Le Seigneur réclame en lieu et place des "savantes tresses", le crâne rasé et la marque infâmante en lieu et place de la beauté... Dans la plupart des occurrences, Lilith n'est pas explicitée comme si ses caractéristiques étaient connues de tous et qu'il n'était donc pas besoin de trop s'attarder sur les détails ou alors donner trop de détails serait attacher trop d'importance à cette référence gênante, en dévoilant de plus un désir suspect tout en attisant celui du lecteur...

Comme tout démon appelle son exorcisme, Lilith a fait l'objet dès son émergence de formules incantatoires visant à protéger ses victimes potentielles. Des bols magiques ont été découverts au XIXe siècle au Proche-Orient sous des habitations ou des cimetières. Ils témoignent des croyances qui ont longtemps eu cours dans cette région du monde mais aussi au Moyen-Orient. Certaines incantations retrouvées exigent par exemple la séparation entre la démone et ses cibles sur le modèle du "guet". Le "guet" tient lieu d'acte de divorce dans le judaïsme et surtout il consiste en une lettre de répudiation signifiée brutalement à la femme par l'homme. Dans ces formules, l'exorciste conjure la Lilith mais aussi les Lilith mâles et femmes ainsi que la sorcière et la goule de quitter la demeure, de ne hanter ni les visions du jour ni les rêves nocturnes. Il les prévient de leur bannissement. La figure de Lilith apparaît sur certains bols dits "magiques" comme une figure échevelée, nue, enchaînée. Les liens représentés sont parfois redoublés dans les phrases incantatoires elles-mêmes, comme sur ce bol retrouvé en Iran où l'inscription en mandéen mentionne tour à tour la ceinture de fer autour de son crâne, l'anneau de fer dans son nez, les crochets de fer dans sa bouche, la chaîne en fer autour de son cou, les menottes en fer à ses mains, les blocs de pierre à ses pieds, etc... Le traitement infligé à cette créature est à la mesure de la dangerosité que l'on lui prête.

Notre monstre femelle n'est donc pas au départ une créature très individualisée ni d'ailleurs exclusivement féminine. Elle le devient à la faveur d'une lente construction qui l'a fait sortir d'un fourre-tout démoniaque pour l'ériger en figure extraordinaire. Quelle ascension en effet ! Celle qui n'était qu'une démone parmi d'autres, mentionnée parmi d'autres animaux peu amènes et dans une triade où elle figurait aux côtés des esprits nocturnes reçoit à la faveur du Moyen-Âge un statut exemplaire : celle de la première femme d'Adam puis d'épouse de Satan. Tout le monde connaît Ève mais peu savent que cette servante d'amour fut précédée de cette figure de l'insoumission. Coup de théâtre dans le jardin d'Eden...

II. La première Ève, L'épouse de Satan

 

a. La première Ève

 

La Bible est un écrit composite, constitué de multiples strates, qui entremêle sources et traditions. Le récit de la Genèse présente d'emblée une anomalie pour tout lecteur attentif. En effet, lorsque Dieu créa l'univers et l'humanité, il est dit dans un premier temps qu'au sixième jour, il créa l'homme à son image et "qu'à l'image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa.". Le "et" joint dans un rapport très égalitaire la création mâle et la création femelle. Les deux êtres sont bénis et Dieu les invite à être féconds, à remplir la terre et à dominer toute la création. Il n'est pas question de dominer alors la femme désignée par "femelle." Tout semble limpide. Cependant, un peu plus loin, l'on apprend que le Seigneur-Dieu modèle l'homme avec de la poussière prise du sol et insuffle dans ses narines l'haleine de vie. Il n'est plus question d'une femme. L'homme est placé dans un jardin en Eden afin de cultiver le sol. Il naît d'emblée agriculteur... ce qui n'est sans doute pas sans lien avec les tribus agro-pastorales qui s'établirent en Mésopotamie vers le IVe millénaire et contribuèrent au développement agricole de toute la région... Le Seigneur ne demande pas l'avis à l'homme et décide de lui créer une aide qui lui soit semblable à partir de l'une de ses côtes :

"Le Seigneur Dieu transforma la côte qu'il avait prise à l'homme en une femme qu'il lui amena. L'homme s'écria "Voici cette fois l'os de mes os et la chair de ma chair, celle-ci, on l'appellera femme car c'est de l'homme qu'elle a été prise. Aussi l'homme laisse-t-il son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et ils deviennent une seule chair. Tous deux étaient nus, l'homme et sa femme, sans se faire mutuellement honte.".

On connaît la suite : l'interdit de toucher à l'arbre de la connaissance du bonheur et du malheur est enfreint par la femme dont les yeux sont décillés par le serpent. Afin de la punir, le Seigneur annonce à Eve qu'elle connaîtra les douleurs terribles de l'enfantement, qu'elle sera avide de son homme et dominé par lui et tous deux sont boutés expressément hors du jardin d'Eden. La Genèse, on le voit, hésite sur la place accordée à la femme : créée en même temps que l'homme à la ressemblance de Dieu ou découlant d'Adam, subordonné à lui, voué à être son soutien dans un destin mortel devenu difficile en raison de la faute commise ?

L'idée d'une première Ève affleure dans les commentaires rabbiniques des premiers siècles. Ces commentaires sont profondément misogynes. Tout un pseudo-savoir sur les femmes est convoqué afin de justifier la difficulté de Dieu à créer une compagne digne d'Adam. Ainsi, dans l'un des commentaires, Adam examine la création divine et s'écarte d'elle parce qu'elle est pleine de sang et de secrétions alors Dieu crée en cachette Ève. Dans un autre commentaire, Dieu est en proie à un grand questionnement : à partir de quelle partie du corps de l'homme, va-t-il créer la femme ? Dès qu'il examine une possibilité, l'oreille, l'oeil, la bouche, le coeur est associé un défaut prêté aux femmes : la vanité, la médisance, la curiosité, la jalousie. Car malgré la belle trouvaille de Dieu, une côté d'Adam, la femme créée concentre tous les défauts tant redoutés. Et le rabbin se plaît à citer des passages de la Bible qui confirment ses poncifs : "Je ne l'ai pas créée à partir de l'oreille, pourtant elle est indiscrète : Sara écoutait à la porte de la tente..." Il faut attendre le Moyen-Âge pour que la première création de Dieu reçoive le nom de Lilith. C'était un bon moyen de résoudre la contradiction apparaissant dans le texte de la Genèse. L'histoire apparaît pour la première fois dans L'Alphabet de Ben Sira, recueil anonyme rédigé en hébreu et en araméen autour du Xe siècle et considéré comme religieusement incorrect.

+ Dans l'Alphabet de Ben Sira, le roi de Babylone, Nabuchodonosor, invite à la cour Ben Sira et lui demande de guérir son bébé mâle alors malade. Ben Sira confectionne une amulette de protection des nouveaux-nés, y inscrit les noms des anges protecteurs puis lui raconte l'histoire de Lilith dont les méfaits sont réputés être contrés par de telles mesures de prévention. On apprend que Dieu crée une femme de la terre comme Adam mais que rapidement, l'homme et la femme en vinrent à se quereller. La fière Lilith se rebelle contre Adam au nom d'une posture sexuelle dont elle ne veut pas et qui traduit le rôle subordonné que veut lui faire endosser l'homme. Il n'était pas interdit de pratiquer l'acte sexuel ainsi lorsque c'était l'homme qui désirait être en-dessous de la femme mais la pratique n'était guère encouragée. Soi-disant qu'elle pouvait faire des boiteux...! L'enjeu dépasse cependant la simple question sexuelle qui est une métaphore pour désigner qui aura le pouvoir. Du côté de Lilith, c'est une revendication impossible à satisfaire tant le pouvoir économique, religieux, politique est aux mains de l'homme. Si la femme règne fantasmatiquement, elle ne gouverne pas. Son pouvoir symbolique est inversement proportionnel à son pouvoir réel. Il n'est pas bon d'être une femme comme le montre la Bible. La construction du monothéisme a une bonne base patriarcale et la religion chrétienne n'en a pas l'apanage. Dans la Bible, la femme doit être subordonnée à son mari et accouche dans la douleur. Si elle a un enfant mâle, elle est impure pendant 7 jours et attend la purification de son sang pendant 33 jours : ce sera le double si l'enfant née de sexe féminin...

+ Dans la liturgie juive, l'homme remercie le Seigneur de ne pas être née femme tandis que la femme remercie le Seigneur de l'avoir faite selon sa volonté. Heureux programme..Plus grave encore, Lilith enfreint un interdit en prononçant le nom de Dieu ce qui lui donne les moyens de partir sur un mode magique puisqu'elle s'envole. Non seulement elle se rebelle contre Adam mais elle se révolte contre la loi de Dieu, refusant de suivre les anges envoyés par le Seigneur afin qu'elle rentre au jardin d'Eden aux côtés de son homme. Les anges abandonnent très vite la partie, n'insistent pas plus que ça. Notre Lilith ne reste donc pas à sa place et ne se contente pas de s'indigner.... De femme de chair et de sang, elle devient une démone aîlée, qui trouve refuge dans la mer d'Egypte, lieu considéré comme maudit en raison sans doute du long esclavage infligé aux Hébreux par les Egyptiens. Sa diabolisation est en marche...

+ Dans le Zohar, troisième livre sacralisé par la tradition juive après la Bible et le Talmud, Lilith et la première Eve sont associées sans hésitation. Cependant, contrairement à la légende, Lilith est tirée dans le Zohar d'un côté d'Adam (et non d'une côte) comme Ève. Le couple a des relations sexuelles et enfante : "J'ai découvert ceci dans les livres des anciens : le côté qu'il prit était la Lilith originelle qui demeura avec l'homme et en fut enceinte. Mais elle n'était pas une aide face à lui."

+ Dans d'autres commentaires du Talmud, le premier homme était composé de deux faces dont un mâle et une femelle. Dieu scia le corps et fit un homme et une femme des deux côtés, ce qui n'est pas rappeler le mythe de Platon dans Le Banquet. Lilith a donc été aussi présentée comme une moitié de l'androgyne originel.

Lilith comme Ève première sera promise à un grand succès, depuis l'inscription sur les amulettes protectrices des nouveaux-nés, "Adam et Ève, dehors Lilith Ève première" jusqu'aux représentations littéraires et artistiques qu'elle inspire. Cette assimilation est connue dès le Moyen-Âge dans les milieux juifs et chrétiens. Chez les commentateurs chrétiens, la légende n'est pas trop prise au sérieux et ils ont tendance à rejeter la fable de leurs interprétations religieuses. Mais la croyance juive jugée un peu fantasque fait néanmoins écho dans le monde chrétien notamment à la faveur de l'engouement de certains chrétiens comme Pic de la Mirandole pour la Cabale. Lilith s'immisce dans les représentations visuelles de la période où l'engouement est grand pour la Cabale. On peut la trouver dans les scènes picturales représentant la création et la faute originelle. Elle sème le trouble dans le couple originel comme une maîtresse dans un couple légitime. Sur quelques représentations, le serpent tentateur a une tête de femme et semble renvoyer à Lilith comme sur le trumeau du portail de la vierge sur la façade ouest de Notre-Dame de Paris.

Pire encore, la figure de l'insoumission devient la figure du Mal même, apparaissant comme le double inversé d'Eve, incarnant la tentation démoniaque aux côtés de Samaël.

 

b. L'épouse de Satan

 

Chassée de la couche d'Adam comme du texte biblique, Lilith trouve refuge dans les eaux noires d'Egypte et dans d'autres écrits en marge de la tradition. Dans certaines variantes de la légende de Ben Sira, elle apparaît comme une femme souillée parce que le grand démon l'a prise. Ce grand Démon se précise dans la Cabale où il désigne le redoutable Samaël soit le prince des Enfers chez les chrétiens, promis lui aussi à une belle promotion funeste. Lilith l'épouse en secondes noces. La Cabale désigne les mouvements et les doctrines mystiques sur Dieu et l'univers qui puisent à de nombreuses sources. La question sur l'existence du mal et sa nature était au coeur de la spéculation cabbalistique et tout spécialement des courants gnostiques. Dans un traité du XIIIe siècle, "Traité sur les émanations de la gauche", d'Isaac Ha-Cohen, le couple satanique est justifié par une logique dualiste. À l'origine du mal, les émanations issues du côté gauche de la divinité ; à l'origine du bien, les émanations issues du côté droit. Couples d'opposés faisant partie de la création, l'un étant nécessaire à l'autre, la réalité du mal fait partie intégrante de la réalité universelle. Le traité nous réserve des surprises car il distingue une vieille Lilith mariée à Samaël et une jeune Lilith mariée à Asmodée. Le traité des émanations s'inspire aussi de la la légende de Ben Sira mais s'en écarte dans la mesure où le duo Samaël_Lilith apparaît comme le doublon obscur du couple Adam et Ève. Moins connu est le jeune couple formé par Asmodée, le roi des démons et la jeune Lilith. Le premier est cité dans le Livre de Tobi qui se réfère à la tradition des pères chrétiens. Personnage récurrent de la démonologie, il est fréquemment tenu pour le fils de Naâma, l'une des quatre reines des démons, à laquelle Lilith est souvent associée. La jeune Lilith serait quant à elle la fille d'un roi nommé "le Nordique" et la mère d'un démon régnant sur une myriade de démons. La jeune fille est belle mais c'est un masque : elle est en réalité monstrueuse, lubrique, incandescente, faisant tourner les têtes...Quant à Lilith, dite "la matrone", elle est aussi associée au monstre marin de la création dans la Genèse, le Léviathan. C'est le premier couple qui devient l'un des thèmes juifs les plus populaires sur l'existence du mal avec une préférence marquée pour Lilith qui apparaît comme une belle séductrice alors que son mari satanique a des cornes, est sombre et louche !

III. De la femme fatale à la figure d'émancipation féminine

a. La femme fatale

 

Nous avons évoqué la vierge inassouvie qu'était l'Ardat Lilith dans la culture mésopotamienne. Celle qui s'infiltre dans les maisons la nuit pour troubler le repos de l'homme est cependant loin d'être innocente tant cette succube est liée à l'onanisme et aux fantasmes. La figure a évolué vers une sexualité de plus en plus apparente ce qui n'est pas sans dénoter la peur des exégètes masculins à l'égard d'une femme primordiale et dangereuse tout en nourrissant celle-ci de nouvelles occasions d'effroi : car Lilith est une figure séductrice et voluptueuse qui n'aime pas, comme le montre la légende de Ben Sira, qu'on lui impose un désir qui n'est pas le sien. Comme le montre la querelle autour de la position sexuelle, Lilith refuse d'être entravée dans l'expression de son désir, refuse d'être dominée, veut jouir pleinement, sans entraves, être aussi à l'initiative de l'acte sexuel. Cette revendication désirante, elle la paiera cher puisque Dieu la chasse et la condamne à vivre au ban de l'ordre divin. Et c'est parce que Lilith la séductrice s'immisce dans les relations sexuelles du couple légitime qu'elle menace les nourrissons. Éros et Thanatos sont profondément liés chez cette démone qui souffle d'un air impur sur les hommes, récupère leur semence et engendre ainsi des démons tout en se perpétuant. Toute pollution séminale est jugée alors démoniaque et appelle des rituels de purification sexuelle, comme le montre d'ailleurs Le Lévitique où les impuretés sexuelles de la femme comme celles de l'homme font l'objet de prescriptions rigoureuses.

Le fil rouge de cette construction mythique est sans nul doute la nature profondément sexuelle de Lilith. Le monstre femme convoite les hommes dans leur sommeil, se nourrit de leur liqueur, leur donne des enfants hors du lit légitime. C'est une maîtresse diabolique. L'incube a eu beaucoup moins de succès que cette succube qui aime s'en prendre aux hommes seuls. Attention messieurs, ne dormez pas seul dans une maison, Lilith veille...! Elle active ainsi cette mâle-peur ancestrale décrite notamment par Gérard Leleu. La peur masculine aurait sa source dans le spectacle d'une toute puissance sexuelle féminine et aurait conduit à la mise en place de mécanismes de répression : les mutilations sexuelles, le mariage imposé, la dévalorisation de la femme, les violences, etc. Lilith constitue une menace d'engloutissement, d' "avalage", de perte totale de soi contraire à tous les efforts pour construire un ordre social favorable à la gent masculine, détentrice du pouvoir...

La nature profondément sexuelle et redoutable de la belle Lilith était une aubaine pour les arts et les lettres qui s'en sont emparés, prolongeant ainsi la poésie des textes cabalistiques. C'est au Moyen-Age que le mythe atteint son apogée, déployant ses multiples facettes : la figure désormais individualisée renvoie à la première femme de la Création, à l'épouse de Satan, à la tueuse d'enfants et à la séductrice infernale : elle mêle en un seul nom diverses figures de la transgression : la mauvaise mère, la femme insoumise à son mari, la séductrice, celle qui enfreint la loi de Dieu...et déroge à ce qu'une femme parfaite devrait être : obéissante, pieuse, chaste, mère avant tout. Lilith est une révolution féminine à elle seule. Qu'en ont fait les arts et les lettres avant qu'elle ne devienne une figure positive de l'émancipation des femmes ?

Au XIXe siècle : les découvertes archéologiques en Mésopotamie génèrent un engouement pour la figure de Lilith. L'orientalisme marche de concert avec l'ésotérisme. Cet engouement pour l'Orient s'explique aussi en réaction au matérialisme qui s'impose puisqu'il fait la part belle à la liberté imaginative contre le culte du savoir objectif. Lilith fascine notamment les Romantiques.

Dans le Faust de Goethe (1808), la figure de Lilith n'est pas centrale et se trouve édulcorée. Seule la séduction demeure, exit la tueuse de nouveaux-nés : la première femme d'Adam et la séductrice sont ainsi nommées par Méphistophélès à l'attention de Faust:

"La première femme d'Adam.

Mais prends garde à ses beaux cheveux.

À cette parure qui lui confère un splendeur unique.

Quand elle y enserre un homme jeune,

Elle ne lâche pas de sitôt."

Notons ici que les cheveux ne sont pas seulement un atout physique mais la thématique de l'étranglement, de l'enchaînement par les cheveux est discrètement évoquée. La dangerosité de Lilith affleure et contribue à son pouvoir érotique.

Dans La Fin de Satan de Victor Hugo (1886, posthume), la figure est davantage diabolisée.  Elle suscite l'effroi et constitue une figure du Mal et de la Fatalité : elle fut renvoyée dans l'ombre par Adam, "elle roule à jamais dans la noire nuée", elle est "l'âme noire du monde", "un spectre de nuit", elle est "la noirceur éternelle et farouche des nuits", "la grande femme d'ombre". Son caractère premier - née avant Ève - est respecté. En revanche, elle apparaît davantage encore liée à Satan puisque Hugo en fait sa fille aînée. Il en fait aussi une femme répudiée par Adam et non une figure de la révolte qui part de son plein gré. Associée à la déesse égyptienne, Isis, et à la goule arabe, Lilith n'est pas épargnée : figure mortifère, funeste, fatale, guidée par un orgueil insensé, le péché capital incompatible avec le destin qui choit à une femme car "femmes, l'homme est le roi", dit encore le poète.

Chez Rossetti, le peintre et poète à l'origine de la toile Lady lilith et du poème "La beauté physique", Lilith apparaît comme une femme fatale qui attire et étouffe les hommes par ses cheveux magiques, prend possession de leur coeur, de leur corps, de leur vie. L'éternel féminin est placé sous le double signe de la beauté charnelle et du danger.

Au XXe siècle :

Dans Couleur du temps, d'Apollinaire, drame en vers (1918), Lilith est citée parmi les « dieux monstrueux » et se lamente,

Dans le court poème de Nabokov, "Lilith", une jeune fille perverse aguiche l'homme mûr, le rend fou de désir comme dans le roman "Lolita". Lilith n'apparaît ici que comme figure de la séduction détachée de toute référence religieuse. C'est l'époque où l'érotisme naît comme mythe moderne, où le sexe devient une question à part entière et préoccupante Outre-Atlantique de même qu'en France où l'érotisme se manifeste comme "Le problème des problèmes." (Bataille).

On le voit : Lilith est une figure privilégiée que l'on recherche et que l'on fuit tout à la fois, dans laquelle l'homme projette ses peurs et ses désirs, révélant l'ambivalence du rapport à l'autre sexe.

Mais Lilith devient aussi une figure dont les femmes s'approprient dont notamment les écrivaines dites "érotiques" en quête de d'autres façons de dire et de mettre en scène le désir féminin et le plaisir sexuel. Car pendant longtemps, la littérature érotique a été un bastion masculin. Il n'était pas de bon ton pour une femme d'emprunter les chemins de traverse littéraire dont l'érotique, jugé peu conforme à l'idéal moral de modestie et d'humilité pesant sur les femmes.

b.  Symbole de l'émancipation féminine

Anaïs Nin est une pionnière. Elle ose exprimer ce que peu de femmes avant elle ont osé exprimer, soit l'exaltation sexuelle d'une femme amoureuse de plusieurs hommes dont le ténébreux écrivain Henry Miller qui devint son amant alors qu'elle était mariée à un banquier New-Yorkais prénommé Hugo. Elle a écrit des œuvres de fiction – nouvelles et romans - des essais, une correspondance abondante et surtout une œuvre autobiographique impressionnante, son fameux journal qui commence en 1914 (Anaïs a alors 11 ans) et se termine en 1974. Anaïs est surtout reconnue de nos jours comme écrivaine à part entière grâce à ce journal qui fait l’objet de cours dans certains départements de Women’s Studies aux USA. Elle est également connue pour ses recueils de nouvelles érotiques : "Vénus erotica", "Les Petits oiseaux" et "Alice et autres nouvelles". C'est dans le recueil de nouvelles érotiques écrit en 1940 à des fins alimentaires et pour un riche collectionneur qui réclamait une approche directe du sexe que prend place la nouvelle Lilith. Cette nouvelle étonne dès la première phrase car le lecteur apprend que l'héroïne Lilith est frigide, ce qui semble faire écho à la toute première appréhension d'une démone mésopotamienne insensible au plaisir. On comprend à la lecture de ce texte que la frigidité n'est pas due à un dysfonctionnement mais à la mésentente sexuelle avec un mari trop impassible pour enflammer une femme qui ne demande qu'à être "révélée." Le personnage apparaît doté d'un fort tempérament ou plutôt lui sont attribués des défauts qui dénotent une énergie libidinale forte mais refoulée : elle est sujette à des crises de nerfs, à des manifestations de colère, à des accès de panique. Comme la figure légendaire, elle apparaît comme une créature échevelée, aux cheveux électriques, aux yeux brillants, au corps fébrile et nerveux. La comparaison avec une "bête sauvage perdue en plein désert" fait sens maintenant que l'on connaît la réputation de la première Ève. Le personnage de Nin s'épuise en vain et ne trouve pas d'écho à sa propre sauvagerie, son mari ne connaissant rien aux préliminaires du désir. En lisant cette nouvelle et contrairement à Jacques Bril qui fait du personnage de Nin une figure de la négativité, profondément antipathique, l'on ne peut s'empêcher de faire de cette Lilith une projection de Nin. Celle-ci se définissait dans son Journal comme un être éclaté, morcelé, divisé, en miettes, déchiré entre des tentations contradictoires : la sérénité affective d'une part et la folle ardeur d'autre part. Cette Lilith ne serait-elle donc pas l'Anaïs vivant avec Hugo, confrontée à la passivité d'un époux trop prévisible. Ainsi, dans son Journal du 23 octobre 1932, Anaïs écrit :

"Ce fut toujours le côté passif de son caractère qui me mettait au supplice (…). C’est sa fidélité même qui le rend aussi immuable, aussi taciturne, aussi limité. Mais maintenant je suis en paix. Je ne lui ferai plus de mal. Je crains seulement qu’il ne sache ce que je fais. Je voudrais le rendre « humainement » heureux. Humainement, il représente une telle perfection. C’est sa perfection qui me limite. Son existence est une limite. Peut-être est-ce aussi mon salut, car les constants renoncements à la vie auxquels il me contraint sont la seule discipline que j’aie jamais connue."

La fiévreuse Nin déplore le manque d'habileté érotique de son mari qui court par ailleurs les bouquinistes dans l'espoir de pimenter leur vie de couple, en vain. La frigidité de Lilith pourrait être l'expression de la mésentente sexuelle conjugale de Nin alors même que son tempérament de feu trouvera un partenaire à sa mesure en la personne de Miller... Pour reprendre une belle phrase de Joumana Haddad sur Lilith, son orgasme rétif est en réalité un fleuve brûlant. La figure légendaire sert donc ici de révélateur et de masque pour dire ce qu'une franche attitude autobiographique ne saurait faire apparaître dans des nouvelles érotiques. Le journal de l'écrivaine éclaire la nouvelle...

Des écrivaines d'autres aires géographiques se sont emparées aussi de la première Ève, telle que la libanaise Joumana Haddad, auteure du "Retour de Lilith" où se mêlent divers modes d'expression : récit biblique, scène dramatique, poèmes, chant, etc... Dans la lecture qui vous a été faite, la figure émancipée apparaît nettement et contrarie les discours masculins dévalorisants tenus à son encontre. Dans le Commencement premier, l'homme n'est pas seulement victime d'une prédatrice mais il ne veut pas s'échapper des rets délicieux de Lilith. Le mythe du monstre femelle est transcendé chez la poétesse qui restitue les multiples facettes de la démone et en fait la figure de la femme totale en laquelle s'embrassent tous les contraires, en laquelle se résolvent toutes les contradictions : vierge et libertine, blanche et noire, côté droit et côté gauche, Sud et Nord, etc. De même que ses prédécesseurs, la poétesse consent à la trame principale de l'histoire : Lilith, première femme d'Adam et figure de l'insoumission. Cependant, contrairement à Hugo qui parle de "répudiation", Joumana restitue à Lilith l'initiative de son départ de l'Eden. C'est Lilith qui rejette Adam et son paradis ennuyeux afin d'inventer sa propre vie, de façonner sa liberté, "d'hériter de sa vie." Joumana ne s'attarde pas sur la tueuse d'enfants mais sur celle qui a refusé les assignations traditionnelles et qui a été punie pour avoir enfreint ce qui avait été écrit. Eve fait pâle figure après Lilith qui est l'origine, la partenaire tandis qu'Ève est la soumission et l'ombre. Non contente d'évoquer la seule figure de Lilith, mythe originaire, Joumana convoque d'autres figures féminines qui apparaissent comme autant de bras armés de Lilith : Dalila, Salomé, Néfertiti, la Reine de Saba, Hélène de Troie, Marie-Madeleine, Ishtar, Artémis, etc... Joumana se livre à une revalorisation assumée de Lilith contre les maléfices que la mythologie lui a attribués. La démone des poètes devient sous sa plume une "sur-femme" qui est toutes les femmes à la fois sans jamais se réduire à l'une de leurs facettes. Une figure totale...

La "Lilith" d'Alina Reyes, auteure bien connue du Boucher et tout récemment de "La charité de la chair", est également une figure puissante et qui n'a rien perdu de sa force maléfique. Reyes lui rend sa haute stature de figure cruelle, amorale qui la caractérise dans les sources juives. Dans une ville imaginaire dénommée Lone, une femme, directrice du musée d'histoire naturelle, fait sortir la Lilith tapie en elle, avide des hommes, à la faveur d'une opération de chirurgie esthétique réalisée par son ancien amant érigé en quelque sorte en créateur et dont la créature n'hésitera pas à se venger, lui et sa compagne... Vengeance de la première femme d'Adam contre le couple mythique ? Avide des hommes, elle les séduit et s'abreuve de leur sperme la nuit puis s'en prend à eux jusqu'au sang avant de rencontrer le fameux Samaël avec lequel elle s'unit, de qui elle enfante et avec lequel elle forme un nouveau couple de la fin du roman. C'est un roman érotique et cruel qui abonde de scènes sexuelles et où Lilith apparaît aussi comme une figure appelant à l'émancipation des femmes. C'est que montrera le passage lu par Marie Ruggeri, "L'ange noir". Il n'est d'ailleurs pas sans rappeler le "Manifeste de la femme futuriste" et "Le Manifeste de la luxure" de Valentine de Saint-Point en 1913 qui invite les femmes à sortir des guenilles sentimentales pour viriliser leurs comportements. Dans "L'ange noir", Lilith invite les femmes à prendre le pouvoir en pleine lumière et à sortir de leur position victimale dans laquelle elles se complaisent. Appel vibrant à se réinventer et à aimer loin de toute assignation et à faire le deuil du prince charmant pour mieux conquérir sa liberté, loin de tout ce qui entrave et paralyse. Plutôt que l'obsession identitaire, c'est la liberté qui est promue non contre les hommes mais tout contre car Lilith aime les hommes, ne veut pas se battre contre eux mais pour eux, pour elle-même, contre elle-même.

La revalorisation de Lilith devient un renversement symbolique chez les féministes qui s'en emparent pour en faire un symbole d'émancipation, occultant la part maléfique de la meurtrière d'enfants. C'est le cas des féministes juives qui vont droit à la tradition et retiennent de cette figure ce qui peut servir directement leur cause : une cause en faveur de l'égalité en droits bien sûr mais qui n'est pas déliée de la religion, certaines féministes réclamant une plus grande place dans le judaïsme et l'accès aux études religieuses. Lilith connaissait le nom ineffable de Dieu d'où l'exemplarité qu'elle peut être pour des juives pratiquantes. Comme on le sait, pour changer les rapports entre les femmes et les hommes, il ne suffit pas d'un arsenal législatif conséquent mais c'est au niveau des représentations symboliques qu'il faut agir, non seulement en les déconstruisant mais aussi en en proposant d'autres, plus soucieuses d'égalité.

Dans l'un des textes fondateurs de l'Organisation féministe juive, "Applesource", rédigé en 1972 par des juives Nord-américaines, on trouve un conte original où Lilith ne s'évertue pas à exercer sa vengeance sur Ève mais devient amie avec la deuxième épouse d'Adam. Lilith se manifeste dans ce conte comme une femme qui paie chère sa liberté par la solitude et l'exclusion de la communauté humaine mais qui parvient à convaincre Eve de conquérir sa propre liberté. Car Ève dans le jardin d'Eden s'ennuie... En lieu et place de la femme qui menace les femmes en couche et les bébés, Ève dont la vie était alors limitée, découvre une femme comme elle et la rejoint dans l'insoumission.

Une revue "Lilith" est également créée à New York en 1976 par des féministes juives nord-américaines. L'accent est mis d'emblée sur la première Ève qui aurait réclamé l'égalité à Adam en raison du fait qu'ils venaient tous deux de la terre.

Dans une perspective détachée du religieux, Lilith sert aussi à repenser la place des hommes et des femmes dans la société et les rôles différenciés qui leur sont attribués en raison de leur sexe. Le propos est davantage centré par exemple en Israël, dans une perspective séculière, sur la répression de la sexualité féminine, arme absolue déployée par la religion monothéiste pour conjurer la peur des hommes à l'égard du féminin.

En France, des féministes dans les années 70 comme Mariella Righini la considère comme une créature somptueuse, féminine et singulière, née à égalité avec Adam et qui est notre mère à toutes, notre vraie filiation. L'histoire nous aurait abusées avec Eve. Ceci n'est pas sans faire songer à Monique Wittig qui dans l’épopée des "Guérillères" met en scène une prise de conscience collective. Après avoir été dépossédées du Logos, privées de passé et d’avenir, cantonnées à la sphère domestique, les femmes décident de rompre avec l’ordre masculin conventionnel. Elles initient alors une guerre des sexes qui aboutit à une réconciliation heureuse où ce sont "elles" qui désormais inventent le monde, "disent" "les termes qui les décrivent." Les femmes choisissent avec les hommes "des noms pour ce qui les entoure", les invitant à goûter la beauté sensible de la Nature, à "apprécier la douceur du climat, identique suivant les saisons, que les jours et les nuits ne font pas varier."

D'autres féministes font de Lilith le symbole du refus douloureux de la maternité et de l'opprobre social généré par ce choix de ne pas faire d'enfants. Chez d'autres écrivaines, Lilith apparaît aussi comme la quintessence de celles qui sont opprimées mais qui dépassent leur souffrance et se révoltent comme dans l'oeuvre théâtrale de l'iranienne Réza Barahéni qui renoue avec la Lilith d'avant la Bible loin des échos parfois déformés d'aujourd'hui, à l'oeuvre dans la culture populaire.

Ainsi, les lectures féminines et féministes du mythe de Lilith nous éloignent du monstre femelle et nous rapprochent d'une figure non liée, profondément humaine, déterminée et douloureuse, puissante et solitaire, qui ne se contente pas de se poser en victime de l'ordre patriarcal mais lutte pour conquérir et asseoir son indépendance envers et contre tout. Aujourd'hui, rançon de son succès, l'on assiste aussi à un affadissement de cette figure désormais assaisonnée à toutes les sauces : pornographique, rock, bande dessinée, chanson française, etc...

Reste que Lilith n'a pas fini de faire parler d'elle et sans doute a-t-elle encore beaucoup à nous apprendre sur l'énergie de la révolte mise au service de la liberté et de l'égalité entre les femmes et les hommes...

 

© Alexandra Detrais

 

Bibliographie

"La Bible", traduction oecuménique, Paris, Le Livre de Poche, Ancien Testament vol. 1 et vol. 2,

Remy de Gourmont, "Lilith", Paris, Mercure de France, 1901,

Jacques Bril, "Lilith ou la mère obscure", Paris, Payot, 1981,

Catherine Halpern, Michèle Bitton, "Lilith, l'épouse de Satan", Paris, Larousse, 2010,

Anaïs Nin, "Venus Erotica", Paris, Stock, 1969,

Monique Wittig, "Les Guerrillères", Paris, Minuit, 1969.

Mariella Righini, Ecoute ma différence, Paris, Grasset, 1978.

Vladimir Nabokov, "Lilith" in Poèmes et Problèmes, Paris, Gallimard, 1999,

Alina Reyes, "Lilith", Paris, Robert Laffont, 1999,

Réza Baraheni, "Lilith", Paris, Fayard, 2007.

Joumana Haddad, "Le Retour de Lilith", Paris, L'Inventaire, 2007.

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lilith

 

.Premier janvier

Calendrierscandinave

Calendrier scandinave du XIVe siècle

 

L'année n'a pas toujours commencé au premier janvier en France. La décision fait partie de plusieurs réformes prises par Charles IX pour mettre fin au désordre ans le royaume.

L'année n'a pas toujours commencé au premier janvier. C'est même par une décision royale que le début de l'année fut fixé à cette date. L'édit de Paris pris par le jeune Charles IX en 1563 était une manière d'uniformiser et de mettre de l’ordre dans son royaume en pleine guerre de religion. De quoi nous rappeler que le calendrier, aussi, est politique.

La décision est prise à la suite d'un grand tour de France. «Charles IX est présenté à son royaume par sa mère, Catherine de Médicis, qui veut en pacifier les troubles», explique l'historien moderniste Xavier Le Person. Charles IX monte sur le trône à l'âge de 10 ans, suite à la mort prématurée de son père Henri II lors d'un tournoi et au décès de son frère aîné François II après une seule année de règne. La succession d’un roi mineur survient alors que les tensions entre catholiques et protestants s'aggravent en ce milieu de XVIe siècle.

 

Nouvelle année à Lyon, pas dans le reste du royaume

 

Lors de ce tour de France, Charles IX "écoute les doléances de ses sujets et fait le constat de la diversité des pratiques." Parmi elles, celles du calendrier, qui varie d'une partie à l'autre du royaume. "Dans certains endroits, l'année commence le 25 mars, qui est le jour de l'Annonciation, ailleurs à Pâques qui est une fête mobile, ou encore à Noël", décrit Xavier Le Person. Autrement dit, quand l'an 1560 débute à Lyon, une bonne partie du royaume est encore en 1559 pour plusieurs mois. Pas ultra simple comme fonctionnement ! "Cela provoque des problèmes", confirme l'historien. Une réforme pouvait apporter une solution à ce casse-tête calendaire. C'est l'objet de l'article 39 de l'édit de Paris de janvier 1563, qui fixe pour tout le royaume le début de l'année au 1er janvier 1564.

Cet édit n'est pas le seul à œuvrer à l'uniformisation de ce royaume bien disparate. A titre d'exemple, rappelons que la Bretagne a été rattachée au royaume de France seulement quelques décennies plus tôt. A la même époque, des mesures sont prises pour harmoniser le royaume et l'adapter à une gestion plus administrative. "Il faut relier cette réforme à la logique de Villers-Cotterêts", insiste Xavier Le Person. C'est-à-dire à l'ordonnance de Villers-Cotterêts prise en 1539 par François Ier, le grand-père de Charles IX, et qui fait du français la langue obligatoire dans le droit et l'administration, y remplaçant le latin.

Dans la même veine, la Grande ordonnance de Blois de 1579 de Henri III, le successeur de Charles IX à qui Xavier Le Person a consacré sa thèse, marque un effort royal de codification des coutumes du royaume.

 

Un début de l'année qui concerne surtout les magistrats et les prêtres

 

Concrètement, l'instauration du début de l'année au 1er janvier concerne surtout les magistrats, les lettrés et au premier chef les prêtres qui enregistrent baptêmes –dont la tenue des registres est obligatoire depuis l'ordonnance de Villers-Cotterêts– mariages et décès, dans chaque paroisse. "La confusion dure 3-4 ans. On voit dans les archives que certains clercs ne savaient plus quelle était l'année en cours, ils rayaient la date, corrigeaient à nouveau... Mais en 1567, la logique royale l'emporte", décrit l'historien.

"Cette réforme ne dérange que les lettrés et pas les paysans. Elle a des impacts limités sur l'ensemble des Français", estime Xavier Le Person. Il n’a pas connaissance de fêtes paysannes célébrant le début de l'année au printemps décalées au 1er janvier pour respecter la décision royale, ce que met en scène Jean Teulé dans Charly 9, son roman sur Charles IX. Le romancier y fait référence à la mort de nombreux paysans qui auraient revêtu leur fine chemise de printemps en plein hiver! Rajoutant d'autres morts à la conscience déjà tourmentée de Charles IX, le roi de la St-Barthélémy.

 

Pourquoi le 1er janvier? Et pourquoi pas ?

 

Mais, au fait, pourquoi le 1er janvier ? Xavier Le Person reconnaît que cela peut faire l’objet de discussions. On reprend probablement le jour de début d’année choisi par Jules César lors de sa réforme du calendrier –dit calendrier julien– qui s’imposa ensuite à tout le monde romain.

Mais la question devrait plutôt être: pourquoi pas le 1er janvier ? Choisir une date qui ne correspond à aucune fête religieuse particulière n'est pas anodin. "Dans le contexte des guerres de religion, c'est un moyen d'affirmer un temps du roi supérieur au temps de l'Église. Cela peut aussi apparaître comme un moyen de trouver une concorde entre protestants et catholiques, autour d'un nouveau calendrier, pas religieux, mais royal", propose Xavier Le Person.

D'après ce dernier, on manque d'études sur l'acceptation de cette réforme, mais il semble qu'elle ait été adoptée en France autant par les réformés que par les catholiques. Ce qui ne fut pas le cas de toute les réformes calendaires de l'époque.

Quelques années plus tard, en 1582, le pape Grégoire VIII réorganise lui aussi le calendrier, en remplaçant le calendrier julien par le calendrier grégorien, mieux aligné sur le temps solaire, rappelle Xavier Le Person. Le calendrier julien avait accumulé un retard d’environ 10 jours par rapport au calendrier solaire au XVIe siècle. Le pape, pour retrouver la coïncidence coupa 10 jours de l’année 1582 et pour éviter le renouvellement de l’inconvénient, décida qu’on conserverait les années bissextiles, mais sur quatre années séculaires une seule serait bissextile. Si le calendrier grégorien est immédiatement adopté par les états catholiques que sont la France, l'Espagne, le Portugal, ou encore les cités-états italiennes , "cette réforme voulue par le Pape n'est pas acceptée par les protestants." En Angleterre, le calendrier grégorien n'est adopté que deux siècles plus tard, en 1752, non sans provoquer des émeutes à Londres.

La décision de Charles IX de commencer l'année au 1er janvier a rencontré plus de succès. Mais "il ne faut pas voir l'histoire de l'État en termes d'une amélioration constante" prévient le moderniste. Car, loin de participer d’une construction conceptuelle de l'État, cette réforme se passe de manière très pragmatique. "L'État fonctionne alors dans des relations d'homme à homme, il s'agit pour le roi de donner satisfaction à ses sujets." Des désordres sont constatés, des sujets se plaignent, pour mettre fin au désordre du royaume, le roi prend des décisions... dont certaines façonnent toujours l'organisation du temps actuel.

 

©Hélène Ferrarini

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/1er_janvier

 

.Interview de madame Yvette Taborin, professeure honoraire de l'Université de Paris 1

Avt yvette taborin 2613

 

- Qu'est-ce pour vous, la Préhistoire ?

Un moyen de comprendre la société actuelle. Elle comble ma curiosité de m'expliquer les comportements des hommes en égard aux contraintes qui pèsent sur eux ; ce qui est acquis depuis 35 000 ans et ce qui équilibre les tensions entre individus.

- Pouvez-vous nous évoquer brièvement votre parcours professionnel et ce qui vous a encouragé à vous intéresser plus particulièrement à la parure préhistorique ?

= Dans le Droit Civil et Commercial, j'ai désiré étudier ce dont la société a besoin pour fonctionner presque harmonieusement, du moins en fonction d'objectifs variables. Le Droit Romain est une merveille de minutie pour atteindre son but d'organisation interclasses.
Mais l'Ethnologie était nécessaire pour connaître les variétés des réponses à des problèmes identiques ou presque.
Or, c'est André Leroi-Gourhan qui m'enseignait l'Ethnologie. Ses cours de Préhistoire étaient fameux et donc, je suis allée les suivre. J'ai participé aux chantiers de fouilles. A ce moment, j'ai choisi la Préhistoire.
La parure préhistorique était l'un des rares accès à l'individu préhistorique. Comme en Ethnologie, la parure révèle la personne et sa société.

- Quelle est votre période préférée de la Préhistoire ? Et pourquoi ?

= Oui, ma période préférée est le Paléolithique Supérieur et européen. C'est la période qui a laissé le plus de documents donc, la plus chargée de résultats possibles.

 

- Votre ouvrage "Langage sans parole" sur la parure préhistorique est un véritable bijou et cela n'est pas un euphémisme. Pouvez-vous nous faire partager une anecdote ou un souvenir qui vous a particulièrement marqué durant vos recherches pour l'écriture de ce livre?

= Peu à peu, ce livre a fait surgir une idée qui était encore confuse chez moi. Le poids des contraintes, même sociales, était dans certains groupes, à certaines époques ignorées. La parure pouvait avoir alors des aspects originaux. Qui portait ces bijoux anormaux ? Comment étaient-ils perçus par les autres qui s'ornaient des parures traditionnelles ?
J'avais l'impression de voir surgir les vraies différences. Mais quelles différences ?

- Vous qui avez eu l'immense chance d'examiner de près ces parures préhistoriques, de les toucher, de les tenir dans vos mains, quel sentiment cela vous a-t-il procuré ?

= Je vais vous décevoir mais l'objet ne m'impressionne que lorsqu'il révèle un superbe savoir-faire ou au contraire, une réelle maladresse. Il me dit l'artisan et ses problèmes. Oui, j'aime retrouver ses gestes, ses erreurs, ses tentatives de rectification.

- Quelle est votre hypothèse personnelle en ce qui concerne les croches de cerf qui ont parfois été reproduites par les Préhistoriques en ivoire de mammouth ? Et en général, votre idée sur le choix de certaines dents ou coquillages au détriment d'autres ? Pouvez-vous nous parler aussi de cette symbolique, de ce code, de cette transmission d'un groupe à un autre de la parure ?

= C'est une évidence que certaines formes, certains objets ont été fabriqués par les Aurignaciens il y a 30 000 ans et sont encore présents dans la parure du XIX et XXe siècles, dans nos sociétés contemporaines.
Il est audacieux, voire un peu délirant de penser qu'une croche de cerf de 30 000 ans ait la même signification qu'une breloque de montre de nos grands-pères !
De même, qu'une source romaine était enrichie de sens que n'ont plus nos fontaines.
Je veux dire que certaines formes (le plano convexe ou la courbe), que certains objets (croches, canines de renard, cyprées…) ont été investis dès 30 000 ans d'un sens qui était nécessaire à la société. Les sens/significations changent au gré des idées, religions, valeurs, mais les objets restent les mêmes. Pourquoi ? Parce qu'ils sont des auxiliaires de l'esprit humain.

- Vous évoquez la possibilité de parures pour tous les jours et de parures exclusivement réservées à des cultes sacrés. Pensez-vous par exemple qu'une rondelle gravée pouvait être à la fois une parure sacrée et une parure ordinaire selon ce qui était ou non gravé dessus ou bien que les objets sacrés et les parures quotidiennes se différenciaient de manière plus exhaustive? Et pouvez-vous nous parler plus particulièrement de cette forme plano convexe qui traverse les distances, les cultures et le temps ?

= Je cherche à m'expliquer la présence d'objets prestigieux, faits avec un brio, une minutie, une connaissance des mythes, type les rondelles perforées, les contours de têtes animales découpées, certaines grandes pendeloques, des perles savamment équilibrées… Chaque fois la production paraît locale, peu abondante, très peu copiée par les groupes voisins. Tout nous inciterait à y trouver des caractéristiques de parure d'une élite religieuse ou intellectuelle.
Par ailleurs, l'énorme masse de dents animales perforées, les coquillages percés sont présents dans ces mêmes groupes comme dans les autres.
Je me méfie des explications trop faciles, mais il existe des armes de grandes qualités : sagaies, harpons, propulseurs… et des armes quelconques. Il serait intéressant de rapprocher ces deux ensembles, parures et armes.

 - Il a parfois été évoqué que des baguettes gravées auraient pu être en quelque sorte des manuels pratiques pour échanger des méthodes ou des activités spécifiques (je pense en particulier à celle de Teyjat et du phoque dépecé par exemple) Que pensez-vous de cette possibilité ?

= Je n'ai pas eu de confidences magdaléniennes ! J'ai, pour ce qu'on appelle le décor sur objet, l'impression, avec précaution, que certaines baguettes, pendeloques qui offraient des surfaces plates, faciles à graver, sont des objets apparentés à l'art des grottes, avec un peu plus de liberté que dans les panneaux très structurés des cavernes.
Quant à échanger des méthodes, est-ce possible ? Ces objets sont originaux. Le travail sur os ou ivoire était sans doute appris auprès d'un maître. Le génie personnel n'est pas écarté.

- Pensez-vous que femmes, hommes et enfants portaient les mêmes parures ou que certaines appartiennent plus à un sexe ou à un autre, à un âge de la vie ou à un autre ou bien qu'il s'agissait de se différencier grâce à la parure selon son statut social, son appartenance à un clan etc...?

= Les sépultures sont très rares, tellement qu'il n'est pas possible de vérifier quelle est la signification de la parure autrement que d'une façon très générale. En particulier qui portait les parures prestigieuses ?

- Que vous inspirent personnellement ce que nous nommons (fort mal à mon avis) les Vénus préhistoriques ? Et l'absence de statuettes masculines si ce n'est quelques phallus ou anthropomorphes sexués ?

= Les "Vénus" sont à la fois les statuettes de femmes en ivoire ou pierre tendre et les femmes gravées sur les parois. Il y a beaucoup plus de Vénus dans les régions où il n'y a pas de grottes ornées (Ukraine, Russie…) et de Vénus gravées sur plaquettes (Rhénanie…)
Je peux croire que la mythologie portait une forte coloration féminine ; mais pas femme mère. Aucune mère à l'enfant. Plutôt femme sexe.
La présence de la femme est fluctuante ; beaucoup à l'époque dite Gravettienne (25 000 en gros)
Puis, les symboles féminins, triangles, vulves… dominaient dans les grottes.
Nous ne sommes pas bien informés sur la présence tellement rare des phallus parce qu'ils peuvent être symbolisés par un trait, deux traits, que nous n'avons pas repérés.

- Avez-vous un message particulier pour nos lecteurs ? Une idée, une pensée, une requête…

à nous communiquer ?

= Attention à l'imagination. Il faut des récurrences, des faits qui se répètent pour acquérir quelque sûreté. Par ailleurs, nous n'avons que des bribes, des miettes de la vie préhistorique.
Ne pas construire des théories, des certitudes, être toujours prêts à changer de cap !

 

Mai 2008

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Yvette_Taborin

 

 

.Stéphanie Baulac, généticienne, Paris

Vitstudio shutterstock

© Vitstudio, Shutterstock

"Notre cerveau aussi est un patchwork de génomes différents"

 

Même chez l'humain, le dogme selon lequel tous nos neurones possèdent un génome identique a volé en éclats. Plusieurs études ont révélé l'existence d'un mosaïcisme cérébral, parfois aux graves conséquences. Comme cette forme d'épilepsie sévère chez l'enfant pour laquelle, avec mon équipe, nous avons démontré le rôle causal de mutations somatiques survenant au cours du développement du cerveau. Ces mutations somatiques pourraient aussi induire des troubles du comportement comme l'autisme et la schizophrénie, et provoquer, en s'accumulant au cours de la vie, des maladies neurodégénératives comme la maladie d'Alzheimer. On ne mesure pas encore toutes les implications de ce mosaïcisme. Il y a encore cinq ans, je n'envisageais pas que ce concept puisse un jour occuper une telle place dans mes travaux de recherche sur le cerveau.

 

.Et si une simple équation pouvait expliquer le fonctionnement du cerveau ?

Cervo

Cette étude pense avoir découvert le "E = MC²" du cerveau

Le cerveau est un des éléments les plus complexes à comprendre, mais ces chercheurs affirment avoir percé son schéma directeur.

 

Et si une simple équation pouvait expliquer le fonctionnement du cerveau?

 

Malgré toutes nos connaissances, nous comprenons encore très mal le fonctionnement du cerveau. C'est en quelque sorte la machinerie biologique la plus complexe à notre portée. Depuis le début des neurosciences dans les années 60, les chercheurs ont analysé sans relâche cet organe si particulier, composé de quelque 100 milliards de neurones, qui reste bien mystérieux.

 

Pourtant, une équipe de chercheur affirme avoir trouvé le Saint Graal, une équation simple et élégante permettant de comprendre comment le cerveau se structure pour répondre à une stimulation. Et ce modèle serait même généralisable à toutes les espèces. Il pourrait donc, potentiellement, expliquer le fonctionnement de l'intelligence. L'affirmation semble un peu grosse et il faudra évidemment encore beaucoup, beaucoup de recherche et de travail pour la valider.

 

Mais ce n'est pas juste une idée en l'air. Ce système, intitulé "théorie de la connectivité", a été imaginé par une équipe de chercheurs dirigée par Joe Tsien, un chercheur reconnu internationalement, qui a publié une étude dans la revue scientifique Frontiers, le 15 novembre. Une affirmation osée et à contre-courant, mais qui s'accompagne d'un gros travail d'expérimentation. L'équation en question est on ne peut plus "simple":

Equatin cervo

Mais que signifie cette équation? En gros, elle permet de comprendre "comment nos neurones s'assemblent et s'alignent, pas simplement pour acquérir de la connaissance et en tirer des conclusions", précise l'Université américaine d'Augusta, dans laquelle travaille Joe Tsien.

 

Le "N" correspond aux groupes de neurones impliqués par le cerveau et le "i" au nombre d'informations que nos méninges ont à traiter dans un domaine particulier, que l'on appelle stimuli.

 

Pour bien comprendre ce que signifie cette formule mathématique, il faut se rappeler comment fonctionne le cerveau. Celui-ci est constitué de milliards de neurones, qui vont réagir à des stimuli (une couleur, une forme, une odeur, etc). bref, traiter l'information qu'ils reçoivent.

 

En fonction de ces stimulations, certains neurones vont être activés, dans des zones bien particulières de nos méninges. "Le fait que plusieurs neurones soient activés en même temps, cela va renforcer leurs liens, donc quand on va représenter la même information, cette 'assemblée de neurones' va être réutilisée", explique au HuffPost Etienne Save, directeur de recherche au CNRS. C'est comme cela que fonctionne l'apprentissage.

 

Les neurones et leurs cliques

 

Les auteurs de l'étude parlent de "cliques" de neurones, soit un groupe de neurones qui s'active quand le cerveau doit traiter une information (par exemple, quand on lui montre du sucre). C'est le fameux "N" de l'équation "N = 2^i - 1". La nouveauté, c'est que les chercheurs affirment que le nombre de "cliques" qui sont activées dépend directement du nombre de stimulations présentées au cerveau. C'est le "i" de l'équation.

 

Pour simplifier, prenons une souris à qui l'on va montrer quatre types d'aliments différents. C'est le "i" de l'équation. Si on lui montre une croquette, un groupe de neurones particulier va s'activer. Si on lui montre du sucre, un autre groupe de neurones, différent, va s'activer. De même si on lui montre du riz, ou encore du lait.

 

Mais si on montre à la souris du sucre et du riz en même temps, c'est encore un autre groupe de neurones, différent des précédents, qui va s'activer. Pareil si on lui montre à la fois des croquettes, du lait et du sucre. Et ainsi de suite. En fait, une "clique" de neurones différente s'active pour chaque combinaison possible de ces quatre aliments.

 

Mathématiquement, le nombre total de combinaisons est de 2 puissance 4 (nombre d'aliments différents), soit 16, auquel il faut soustraire 1. On obtient donc 15. C'est justement "N", le nombre de groupes de neurones qui peuvent être activés au total quand l'assiette de la souris contient un, deux, trois ou quatre de ces aliments.

 

Donc l'équation "N = 2^i - 1" devient "15 = 2^4 - 1". Le schéma ci-dessous explicite l'équation: chaque groupe de neurones (N1 à N15) est représenté par un triangle. Chaque i, illustré par des barres de couleurs, symbolise les aliments qui sont montrés à la souris. On voit que pour chaque combinaison possible d'aliments, un groupe de neurones différent est activé. Au total, il y en a donc 15.

Si l'on refait le calcul en rajoutant du sel dans les aliments, cela donne donc 5 stimuli (i). Dans ce cas, N, le nombre de groupes de neurones, sera égal à 31, soit 2 puissance 5 moins 1.

 

Schema cervo

Expériences concluantes sur des souris

Potentiellement, cette équation permettrait donc de savoir combien de groupes de neurones s'activent pour les différentes activités du cerveau. Ca, c'est pour la théorie. Mais dans leur étude, les chercheurs ont aussi testé cette formule sur plusieurs centaines de souris. Ils leurs ont donc collé des électrodes sur le cerveau pour enregistrer la réaction de milliers de neurones face à des situations données.

 

Par exemple, vis-à-vis de différentes nourritures, de comportements sociaux (des interactions avec d'autres souris), face au stress, etc. Les chercheurs ont ainsi enregistré sept régions différentes du cerveau et plusieurs milliers de neurones. Et les résultats collent parfaitement avec les prédictions établies à l'avance, ce qui voudrait dire que le nombre de groupes de neurones activés est bien lié au nombre de stimuli, selon la fameuse formule mathématique.

 

"C'est un travail expérimental de fond", précise Etienne Save. Mais le chercheur en neurosciences, qui travaille à l'université d'Aix-Marseille, est toutefois "mitigé". "Les stimulations auxquelles ont été soumis les rongeurs sont très complexes. Est-il possible que d'autres cliques réagissent au même stimuli, par exemple dans d'autres structures du cerveau?", interroge-t-il. De même, les chercheurs ayant d'abord établi leur théorie et ayant cherché à la prouver, il reste possible que des biais dans leur expérience les aient conduits à ne rien trouver d'autre... que ce qu'ils cherchaient.

Le E = MC² des neurosciences ?

 

Les chercheurs eux-mêmes ne crient pas victoire trop vite et imaginent déjà des expériences à venir pour confirmer leurs dires. Parmi les pistes envisagées, tester cela sur des organismes plus simples, comme les larves de mouche, travailler sur des structures plus complexes du cerveau et, évidemment, voir si l'équation fonctionne bien sur le singe et l'homme.

 

Car c'est là l'idée de Joe Tsien, pour qui "cette logique mathématique simple peut expliquer les calculs effectués par le cerveau à travers tout le spectre évolutif, allant des réseaux neuronaux les plus simples aux plus complexes". En clair, "il estime que c'est un principe indépendant de l'évolution, qui se retrouvera quelle que soit l'espèce", détaille Etienne Save.

 

Les auteurs concluent en se demandant si cette théorie ne pourrait pas avoir, à terme, des applications dans le domaine de l'intelligence artificielle. Pour l'instant, on est loin d'une quelconque application et ce travail reste purement fondamental et théorique. Mais "une théorie unificatrice du cerveau, c'est ce que tout le monde cherche, ce serait un progrès majeur", précise Etienne Save, qui n'y croit pour autant pas trop pour le moment.

 

Mais c'est après tout le fonctionnement même de la recherche scientifique: élaborer des théories, les tester, se tromper souvent, pour parfois permettre de faire des bonds de géants. Et si cette équation fonctionne vraiment, ce pourrait bien devenir le E = MC² des neurosciences.

 

© Gregory Rozieres

Journaliste Science/Tech

Augusta University

Georgie

USA

 

 

.Gauchers_droitiers

Plus importante disparité entre droitiers et gauchers, leur composition cérébrale. Le cerveau est ainsi fait : chaque partie héberge un certain nombre de fonctions plus ou moins importantes : c’est la latéralisation. Chez les droitiers, ce phénomène entraîne un stockage des plus importantes fonctions dans l’hémisphère gauche quand le cerveau des gauchers héberge ces fonctions dans son hémisphère droit. Ajoutons également que le fait d’être gaucher serait pour beaucoup imputable à la génétique.

 

 

Cerveau

 

 

Le corps calleux est la partie du cerveau qui fait la liaison entre les deux hémisphères cérébraux et permet aux informations de transiter entre ces deux parties. Mais en raison de la constitution classique des humains, qui sont le plus souvent droitiers, les gauchers doivent faire transiter davantage d’informations entre les deux parties de leur cerveau pour pallier leur différence. Leur corps calleux serait ainsi plus développé.

 

 

Cerveau2 1

 

 

 

.Des scientifiques de Harvard auraient localisé la conscience dans le cerveau humain

Harvard cervo

 

Longtemps mystérieuse d’un point de vue scientifique, la conscience fait pourtant pleinement partie de notre activité cérébrale. Savoir de quoi elle dépendait d’un point de vue neurologique était l’un des sujets de recherches d’une équipe de Harvard. Ils affirment aujourd’hui l’avoir trouvée en étudiant des patients dans le coma. Une découverte qui pourrait permettre d’aider les patients dans un état végétatif.

Petite voix intérieure qui nous fait réfléchir et élément important indiquant une activité cérébrale, la conscience est un élément difficile à définir. Liée à la fois au milieu de de la philosophie, de la psychanalyse ou encore de la médecine, elle était cependant un mystère car les spécialistes ignoraient jusqu’alors de quoi elle dépendait. Une équipe de chercheurs de l’université de Harvard a réussi, en observant 36 patients (dont 12 dans le coma et 24 conscients), à localiser l’emplacement exact de la conscience. Celle-ci est en réalité divisée en 2 éléments distincts. Leur travaux ont été présentés dans la revue "Neurology."

 

 

Harvard cervo2

 

 

En anglais, il existe deux mots pour définir la conscience, qui sont également deux termes utilisés en psychothérapie et en neurologie. On trouve tout d’abord l’awareness (conscience) qui est une conscience de soi directement liée à ce que vit le corps et aux émotions que l’on peut ressentir et l’arousal (l’éveil) qui est tout simplement l’état d’éveil. Ces deux éléments forment la « consciousness » qui est, quant à elle, liée à la réflexion. La transition entre la conscience et l’éveil est ce que l’on appelle communément la prise de conscience.

Si la partie dédiée à l’éveil était déjà localisée dans le tronc cérébral, celle de la conscience était encore inconnue jusqu’à la découverte des chercheurs de Harvard. Ceux-ci ont constaté qu’une petite région du tronc cérébral, le tegmentum, était liée à la conscience en étudiant les patients dans le coma. Dix d’entre eux présentaient en effet des lésions dans cette zone. Un seul des patients conscients présentait également des lésions similaires. Cette région a permis de définir à quelles connexions cérébrales la conscience était liée, à savoir l’insula antérieure ventrale (une partie extérieure du cerveau) et le cortex cingulaire antérieur prégénual (qui se trouve près du centre de l’organe).

Pour vérifier leur théorie, les chercheurs ont réalisé des IRM fonctionnelles sur 45 patients étant soit dans le coma, soit dans un état végétatif. « Pour la première fois, nous avons trouvé un lien entre la région du tronc cérébral impliquée dans l’éveil et les régions impliquées dans l’awareness, deux conditions préalables à la conscience. Beaucoup de preuves ont été réunies pour montrer que ce réseau joue un rôle dans la conscience humaine » a expliqué Michael Fox, l’un des auteurs de l’étude. Une telle découverte pourrait à l’avenir permettre de réveiller les patients dans le coma et soigner leurs lésions.

© Journalistes de Harvard

 

 

.Comment le cerveau refuse de changer d'opinion politique


Une étude de l’Institut du cerveau et créativité de l’université de Californie du Sud (Los Angeles) publiée dans Nature, l’affirme : le cerveau s'accroche à ses croyances politiques contre vents et marées ! Pour démontrer cela, 40 participants américains entre 18 et 39 ans, se décrivant eux-mêmes comme "libéraux" ayant "des opinions politiques solides", ont été soumis à un questionnaire où ils devaient évaluer la force de leurs opinions politiques telles que "l’avortement devrait être légal" ou "les impôts pour les riches devraient être augmentés" sur une échelle de 1 (faible) à 7 points (fort).

 

 

Cerveau et politique

 

En jaune / rouge, les zones cérébrales activées lorsque l'on défend ses opinions politiques.

 

Puis les volontaires sont installés dans un appareil d’imagerie de résonance magnétique (IRM) qui va prendre des clichés de leur cerveau en fonctionnement alors qu’on les soumet à un petit jeu sournois. On leur projette, pendant 10 secondes, une des opinions politiques à laquelle ils ont adhéré totalement (entre 6 et 7 points). Puis s’affichent successivement, pendant 10 secondes également, cinq arguments provocants qui contrent l’opinion de départ, quitte à être mensongers. Par exemple, après l’opinion  "Les États Unis devraient réduire leurs dépenses militaires" s’affiche l’argument "La Russie possède près de deux fois plus d’armes nucléaires actives que les États-Unis » (ce qui est faux, Ndlr). À la fin de la session, l’opinion politique initiale réapparaît et le participant doit de nouveau l’évaluer en faisant varier le curseur de 1 à 7. L'opération est répétée avec huit opinions politiques différentes. Mais aussi avec des allégations n'ayant rien à voir avec le champ politique telles que "Les multivitamines quotidiennes sont bonnes pour la santé" ou "Thomas Edison a inventé l’ampoule." Soumises elles aussi à des arguments contraires.

 

Nous pensons que les croyances politiques sont liées à l'identité.

 

Après analyses des résultats, le bilan est sans appel : le cerveau défend ses opinions politiques bec et ongles ! Après la lecture des contre-arguments, les opinions politiques perdent en moyenne 0,31 point de confiance, alors que les opinions non politiques perdent quatre fois plus. Pourquoi ? "Nous pensons que les croyances politiques sont liées à l'identité", commente Jonas Kaplan, auteur principale de l'étude, professeur adjoint de recherche de psychologie à l'Institut de cerveau et de créativité. Cette explication, ils l'ont trouvée dans les images cérébrales. Lorsque le volontaire lit un argument politique contraire à son opinion, cela génère chez lui l’activation de ce qu’on appelle le "réseau cérébral du mode par défaut" - qui comprend entre autres le précunéus, le cortex cingulaire postérieur et le cortex medium préfrontal - un réseau impliqué dans l'introspection, l’identité et le soi.

Un réseau qui s'active dans une autre situation. "Sam Harris et moi avons précédemment fait une étude sur la base neurale de la croyance religieuse, poursuit Jonas Kaplan. Dans cette étude, nous avons constaté que lorsque les gens évaluaient les déclarations religieuses par rapport aux déclarations non religieuses, il y avait une activité accrue de deux zones du réseau cérébral, mode par défaut, activé lors de l'étude sur les opinions politiques."

  

Un véritable système de riposte cérébral

 

Ce n'est pas tout. Lorsqu'on entend un argument qui va à l'encontre de ses croyances politiques, un véritable système de riposte cérébral se met en place. Les chercheurs ont, en effet, révélé l’activation de structures comme l’amygdale cérébrale (impliqué dans la peur face à la menace), le cortex insulaire et d’autres structures liées à la régulation des émotions. La mémoire aussi est activée, à la recherche de la contre-attaque. 

Au final, "les croyances politiques sont comme les croyances religieuses, dans le sens où elles font toutes deux parties de qui vous êtes et importantes pour le cercle social auquel vous appartenez", souligne Jonas Kaplan. "Pour envisager un autre point de vue, vous devriez envisager une autre version de vous-même." Très difficile donc. De quoi expliquer peut-être pourquoi les militants pour un parti demeurent souvent aveugles et sourds aux arguments des autres bords. Est-ce à dire que les  débats politiques sont inutiles puisque chacun campe sur ses positions ?  "Notre étude a en effet été motivée par le fait qu'il semblait rare de voir quelqu'un changer son opinion sur un sujet important dans le débat public", admet Jonas Kaplan. "Mais notre espoir est que si nous comprenons ce qui nous rend si résistants, nous pourrons utiliser cette information pour trouver des moyens de garder une flexibilité cognitive."

 

Un vœu pieu pour 2017 ? 

 

En attendant, la prochaine étape pour l'équipe californienne est de faire passer le même test à des personnes ayant d'autres opinions politiques, notamment bien sûr, des Républicains. 

 

 

 

.Mars

Alors qu'elle n'était âgée que d'un milliard d'années, Mars aurait basculé de 20 à 25 degrés de latitude (sur un axe Nord / Sud donc). A titre de comparaison, si le phénomène intervenait sur Terre, Paris se retrouverait du jour au lendemain au niveau des tropiques. Pour Mars, le déplacement équivaut à plus de 1400 km.

Ce sont la croûte et le manteau de Mars qui ont ainsi basculé autour du noyau de la planète, mais cela n'a rien à voir avec une inversion quelconque des pôles magnétiques ou la modification de l'axe de rotation. La cause de ce changement se trouve dans un déséquilibre créé par la formation du dôme Tharsis, un point chaud qui a accumulé de la masse pendant des centaines de millions d'années et a formé une excroissance de 5000 km de diamètre pour 12 km d'épaisseur.

 

 

Mars

 

 

On estime que la masse de Tharsis était équivalente à 1/70e de celui de la Lune, et qu'il a donc entrainé avec lui un déséquilibre gravitationnel impliquant un basculement de la couche supérieure de la planète et de son manteau.

Les chercheurs sont arrivés à cette conclusion en reprenant nombre d'analyses climatiques de Mars avec la configuration qui était celle de la planète avec le basculement. Actuellement, la présence de glaces souterraines repérées à certains endroits de la planète restait inexpliquée, tout comme la formation de rivières asséchées... En basculant de nouveau la planète sur son axe original, les théories reprennent un sens : les pôles glacés reprennent leur place, tout comme les zones autrefois humides localisées autour de l'ancien équateur.

Maintenant que le phénomène a été établi, les chercheurs vont tenter de définir si l'événement a pu participer ou non à la disparition de l'atmosphère martienne ou de son champ magnétique.

 

 

 

.Le mystère de la matière noire

Nous pensons communément que l'Univers entier est fait d'atomes.

Or, l'Univers est essentiellement composé de deux matières différentes, inconnues et non comprises.

C'est une immense révolution scientifique qui s'annonce, à l'égal de la révolution copernicienne.

La matière noire crée la gravité supplémentaire pour maintenir l'ensemble.

Comment détecter une matière invisible, inconnue et très lourde? Par la réaction que la gravitation a sur son environnement. En observant les courbures des arcs lumineux transmis par les étoiles, on arrive à déterminer la place de la matière noire autour des galaxies.La lumière est courbée par les obstacles de matière noire qu'elle a la force de contourner.

 

 

Matiere noire

Représentation de la place occupée par la matière noire dans l'Univers.

 

Nous n'étudions donc actuellement qu'une infime partie de l'Univers. Nous ignorons la nature de l'essentiel de l'Univers; On en sait moins qu'on le croyait.

Les atomes pourraient être comparés à un fin glaçage sur la matière noire.

L'Univers, 380 000 ans après le Big Bang, était opaque. Puis il s'est dilaté, ce qui a permis aux particules de lumière de s'y répandre.

La force de gravité de la matière noire attire les radiations et les atomes. La matière noire est le squelette autour duquel les atomes de matière ordinaire s'agglomèrent pour former une galaxie.

La matière noire est l'architecture de notre Univers, la matière cachée qui le sculpte.

L'existence de l'atome est mentionnée par les Grecs il y a 2500 ans. Elle est prouvée seulement au début du 20e siècle. Il y a un couplage entre l'infiniment petit (les particules) et l'infiniment grand (la cosmologie).

Un autre mystère de taille existe : l'énergie noire. Elle représente trois quarts de la force de l'Univers et le pousse à se disloquer. L'Univers accélère son expansion grâce à elle, alors que la gravitation de la matière noire devrait la ralentir. Il y a une véritable bataille cosmique entre la force de l'énergie noire et la gravitation de la matière noire.

La gravitation de Newton et la relativité générale d'Einstein sont donc maintenant incapables de nous expliquer la totalité de l'univers.

 

 

Composition 1

Composition de l'Univers aujourd'hui.

 

 

.Cerveaux

Cerveaux

 

Simulation des connexions neuronales dans le cerveau d'un homme et d'une femme adultes.

 

 

 

.Le cerveau

 

 

Cerveau1

 

 

1. Les hémisphères cérébraux

 

Votre cerveau possède deux hémisphères cérébraux : droit et gauche. Ils sont connectés par une commissure transversale - le corps calleux - qui permet l’échange d’informations entre les deux hémisphères.

Vous avez sûrement déjà entendu cette phrase : "le cerveau droit est créatif et le cerveau gauche rationnel." Ce n’est qu’en partie vrai…

Votre hémisphère droit traite globalement les informations de manière globale, synthétique et spatiale, tandis que votre hémisphère gauche traite généralement les informations de manière analytique, verbale et successive.

Ainsi, un musicien entraîné utilisera son cerveau gauche car il repérera les différentes successions de notes et sera capable de les analyser ; à la différence du novice qui n’en saisira que la globalité avec son cerveau droit.

Cependant, le fonctionnement n’est pas aussi simple. Ce qu’il faut surtout retenir c’est que vos hémisphères œuvrent ensemble et non pas indépendamment.

Si vous ne le saviez pas, sachez que la partie droite de votre cerveau commande la partie gauche de votre corps et la partie gauche de votre cerveau commande la partie droite de votre corps.

Notons que vous n’avez qu’un seul cerveau. Parler de "cerveau droit" et de "cerveau gauche" est donc un abus de langage.

 

2. Les lobes cérébraux

 

 

Votre cerveau est composé de 4 lobes cérébraux par hémisphère ; ils sont interdépendants. Ce sont des structures dites « corticales », car elles correspondent à une zone de départ et d’arrivée de fibres nerveuses motrices ou sensitives du cortex cérébral. « Cortical » signifie faisant partie du cortex cérébral.

 

 

Cerveau2

 

 

Les lobes cérébraux

 

Le lobe frontal

 

Votre lobe frontal - au niveau de votre front - est plus développé chez l’Homme que chez les autres espèces, il commande les mouvements volontaires, le langage, la conscience de soi, la volonté, la résolution de problèmes et la planification.
 

Le lobe temporal

 

Votre lobe temporal - au niveau de vos tempes - commande votre audition, le sens des mots et votre mémoire (majoritairement visuelle pour le lobe de l’hémisphère droit et auditive pour le lobe gauche).
 

Le lobe occipital

 

Votre lobe occipital - dernière votre tête - commande votre vision, la reconnaissance des formes, des couleurs et des autres signaux visuels.


 

Le lobe pariétal

Votre lobe pariétal - sur le sommet de votre crâne - commande le langage, le calcul et le traitement des informations sensorielles.

 

 

 

.Une larme au microscope

Larme

 

 

 

.La Démocratie contre les experts Les esclaves publics en Grèce ancienne

 

Coupe athénienne, 470-460 av. J.C.

Coupe athénienne, 470-460 av. J.C.• Crédits : Ashmolean Museum/© Heritage Images - Getty

 

 

Supposons un instant que le dirigeant de la Banque de France, le directeur de la police et celui des Archives nationales soient des esclaves, propriétés à titre collectif du peuple français. Imaginons, en somme, une République dans laquelle certains des plus grands serviteurs de l’État seraient des esclaves.

Ils étaient archivistes, policiers ou vérificateurs de la monnaie : tous esclaves, quoique jouissant d’une condition privilégiée, ils furent les premiers fonctionnaires des cités grecques. En confiant à des esclaves de telles fonctions, qui requéraient une expertise dont les citoyens étaient bien souvent dénués, il s’agissait pour la cité de placer hors du champ politique un certain nombre de savoirs spécialisés, dont la maîtrise ne devait légitimer la détention d’aucun pouvoir. Surtout, la démocratie directe, telle que la concevaient les Grecs, impliquait que l’ensemble des prérogatives politiques soit entre les mains des citoyens. Le recours aux esclaves assurait ainsi que nul appareil administratif ne pouvait faire obstacle à la volonté du peuple. En rendant invisibles ceux qui avaient la charge de son administration, la cité conjurait l’apparition d’un État qui puisse se constituer en instance autonome et, le cas échéant, se retourner contre elle.

Que la démocratie se soit construite en son origine contre la figure de l’expert gouvernant, mais aussi selon une conception de l’État qui nous est radicalement étrangère, voilà qui devrait nous intriguer.

 

La Démocratie contre les experts

Les esclaves publics en Grèce ancienne

© Paulin Ismard

2015

L'Univers historique

Seuil

Paulin Ismard est maître de conférences en histoire grecque à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Il a récemment publié L’Événement Socrate (Flammarion, 2013, prix du livre d’histoire du Sénat 2014).

 

 

  • Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire